Alcools est un recueil de poèmes de Guillaume Apollinaire, paru en 1913 et considéré, lors de sa publication, comme le manifeste de la poésie moderne, proche du cubisme et précurseur du surréalisme.
Préparation et publication Premier ouvrage consistant d'Apollinaire, Alcools paraît en , tiré à 567 exemplaires sur les presses du Mercure de France, avec une cinquantaine de poèmes et, en frontispice, un portrait cubiste d’Apollinaire par son ami Pablo Picasso.
Le recueil a connu une lente gestation : il rassemble une série de textes inédits et un choix de poèmes composés entre 1898 et 1912 (soit entre les 18 ans d'Apollinaire et ses 32 ans). Il intègre des fragments d'un projet de recueil intitulé Le Vent du Rhin, qu'Apollinaire a abandonné pour se consacrer à un ouvrage plus ample, au sein duquel il réservera cependant une section intitulée Rhénanes à neuf poèmes inspirés par son séjour en Allemagne (1901-1902). L'ouvrage, dont de nombreuses pièces ont été profondément remaniées, est prêt à l'été 1912, mais en corrigeant les premières épreuves à l'automne, Apollinaire décide d'abandonner le titre Eau de Vie pour Alcools. Il y insère également deux nouveaux poèmes : Zone et Chantre. L'achevé d'imprimer est du .
Apollinaire ne s'est pas contenté d'assembler des poèmes de jeunesse et des œuvres plus récentes. Il a travaillé soigneusement aussi bien le corps des textes (n'hésitant pas à pratiquer des transplants d'un texte à l'autre) que l'agencement général du recueil, dont l'apparence hétéroclite cache une véritable réflexion éditoriale. vignette|Photographie de Guillaume Apollinaire soldat au printemps 1916 après sa blessure à la tempe.
Thèmes et style Du point de vue thématique, les poèmes dAlcools puisent abondamment dans la biographie de Guillaume Apollinaire : ses amours malheureuses (Annie Playden, Marie Laurencin) ; sa jeunesse (Stavelot) ; ses voyages (en Allemagne et en Europe de l'est) ; ses déboires judiciaires (son séjour à la prison de la Santé). L'auteur fait aussi une large place à l'angoisse métaphysique, à la nostalgie, et surtout à la modernité.
Avec son alternance de poèmes élégiaques, de pièces fantaisistes ou humoristiques, de pièces développés et de poèmes très courts (Chantre : un seul vers), Alcools présente de prime abord, du point de vue du style, un aspect volontairement hétéroclite, reflétant à la fois l'évolution du poète sur la durée, mais également sa culture éclectique ainsi que son goût pour la provocation, le pittoresque et, parfois, le scabreux. Mais l'agencement du recueil, soigneusement pensé, avec Zone en exergue et Vendémiaire en clôture, le cycle des Rhénanes et de La Santé, confère à l'ensemble une structure qui compense en partie son aspect bigarré.
Concernant la technique poétique, Apollinaire a recours aussi bien aux vers et aux agencements classiques qu'aux vers libres sans mètre régulier, rime ou strophe. Il procède souvent par collages et crée, à l'intérieur d'un même poème, un effet de patchwork.
L'absence totale de ponctuationApollinaire conserve cependant la majuscule. sur l'ensemble du recueil, adoptée in extremis par Apollinaire lors de la correction des épreuves, a fait couler beaucoup d'encre, notamment pour retracer l'antériorité de cette innovation. Au-delà de cette controverse, Apollinaire justifie ainsi cette décision radicale et très remarquée « Pour ce qui concerne la ponctuation je ne l'ai supprimée que parce qu'elle m'a paru inutile et elle l'est en effet ; le rythme même et la coupe des vers voilà la véritable ponctuation et il n'en est pas besoin d'une autre ».
Le style du volume (intrusion de la modernité, vers libres, absence de ponctuation, discordances) a été rapproché de l'esthétique cubiste :
Controverse Dans les années qui ont suivi la publication d'Alcools, et surtout après la mort de Guillaume Apollinaire, une controverse a émergé à propos des nombreuses correspondances et similitudes entre le poème Zone, qui ouvre le recueil, et Les Pâques à New York de Blaise Cendrars, que le jeune poète, grand admirateur d'Apollinaire, lui avait adressé en novembre 1912, peu après sa publication. La reconstitution de la chronologie, l'analyse textuelle de la genèse des deux poèmes, les recherches sur la correspondance et les notes de leurs auteurs respectifs semblent aujourd'hui indiquer qu'Apollinaire a bien été inspiré, involontairement ou non, par les Pâques pour la version finale de Zone, notamment pour ce qui concerne l'absence totale de ponctuation qu'Apollinaire (qui l'a pratiquée dès 1912 avec Vendémiaire) applique in extremis à Zone et étend à l'ensemble des poèmes d'''Alcools. Une dette dont Cendrars, conscient de sa contribution mais inhibé par l'admiration, attendra en vain la reconnaissance et qu'Apollinaire s'ingéniera toujours à éluder.
Accueil critique Dans le milieu littéraire français, au sein duquel Apollinaire fait alors figure, selon les points de vue, de provocateur ou de chef de file du courant moderniste, la parution dAlcools a un grand retentissement. L'ouvrage, remarqué en Allemagne et en Italie, fut également mentionné par Ezra Pound.
À l'instar de Georges DuhamelLa violence du texte de Duhamel n'était pas inhabituelle. Sa parution dans le même Mercure de France auquel Apollinaire collaborait et qui venait de publier Alcools toucha au vif le poète, au point qu'il faillit provoquer le critique en duel. Il fallut toute la diplomatie de Max Jacob pour désamorcer ce conflit (Michel Décaudin, Le dossier d'Alcools, page 23). (qui épargne cependant la suite À la Santé), les critiques reprochent au recueil son caractère hétéroclite, certaines négligences linguistiques ainsi que des provocations faciles comme l’absence de ponctuation. Pour ceux-là, prévenus contre le promoteur du Cubisme et déroutés par l'esthétique de la surprise, l'ouvrage s'apparente à un « kaléidoscope » ou à une « boutique de brocanteur ». Les plus virulents évoquent les origines cosmopolites de l'auteur ou s'inspirent du titre du recueil pour parler d'ivrognerie.
Les défenseurs du recueil louent au contraire « son charme bigarré, son érudition singulière, son lyrisme neuf et le puissant sortilège de ses images ».
Sur la durée, les admirateurs (Paul Léautaud, Max Jacob, Blaise Cendrars, Pierre Reverdy, Francis Carco, Jean Royére, les Surréalistes et l’École de Rochefort) auront gain de cause. Les poèmes d'''Alcools, devenu le manifeste de la poésie moderne, seront mis en musique par Arthur Honnegger et Francis Poulenc. Ils sont chantés par Léo Ferré et Yves Montand. Ils sont désormais enseignés à l'école et étudiés à l'université.
Plan de l'ouvrage
Postérité Le recueil a été placé en dans le classement des cent livres du par le journal Le Monde en 1999.
Notes et références
Bibliographie complémentaire
Problèmes d'Alcools, actes de la journée d’études organisée par Sylvie Patron à l’Université Paris Diderot-Paris 7 (), hébergé sur le site Fabula. Alcools, les manuscrits de Guillaume Apollinaire, aux éditions des Saints-Pères. Préface de Philippe Tesson. Fac-similé du jeu d'épreuves corrigées, accompagné de fragments et de manuscrits.
Liens externes
Neuf poèmes d'Alcools. Manuscrit autographe. Bibliothèque nationale de France Apollinaire. Répertoire alphabétique utilisé pour confectionner le dossier de presse d'Alcools. Les documents (coupures de presse et correspondances) ont été collés sur les pages par les soins d'Apollinaire.
Catégorie:Recueil de poèmes en français Catégorie:Livre paru en 1913