Les Ambassadeurs est un double portrait de Jean de Dinteville (1504-1575 ou 1579), bailli de Troyes, seigneur de Polisy et ambassadeur français, et Georges de Selve (1509-1541), ecclésiastique, érudit et diplomate français, peint par Hans Holbein le Jeune en 1533, actuellement conservé à la National Gallery de Londres. Le tableau est signé et daté en bas à gauche, dans une zone d'ombre : IOANNES HOLBEIN PINGEBAT 1533.

Cette huile sur bois qui assemble dix panneaux de chêne est, par ses dimensions (), l'œuvre la plus ambitieuse de la carrière de Hans Holbein le Jeune. Considérée comme pionnière du genre du portrait double en Europe du Nord., elle peut être vue comme une célébration (néanmoins ambiguë) des valeurs de l'humanisme du , notamment en raison de la portée symbolique des objets présentés sur l'étagère double de la partie centrale. Mais elle reste surtout célèbre pour contenir, au premier plan, une des plus spectaculaires anamorphoses de l'histoire de la peinture : une forme évoquant un os de seiche se révèle, depuis un point de vue oblique, être un crâne humain, caractéristique des vanités de la Renaissance.

Historique Identification des personnages et attribution du titre définitif vignette|Anonyme, Moïse et Aaron devant le Pharaon, 1537, huile sur bois, , Metropolitan Museum of Art. vignette|gauche|Jean Clouet, Jean de Dinteville, vers 1533, musée Condé, Chantilly.

Dans un premier temps, les historiens de l'art ont cru reconnaître Thomas Wyatt, poète de la cour de Henri VIII également représenté sur un fusain de Holbein (conservé à la Royal Collection du château de Windsor), et son ami l'antiquaire John Leland, avant d'y voir le duc Otto Heinrich et Philippe le Valeureux, de Pfalz Neuburg. L'identification définitive des portraits comme ceux des diplomates français Jean de Dinteville et Georges de Selve, qui justifie son titre actuel des Ambassadeurs, a été faite en 1895 par Mary F. S. HerveyD'abord dans un article du Times, Holbein's « Ambassadors » - The Solution, The Times, Londres, 7 décembre 1895, , puis repris dans Mary F. S. Hervey, Holbein's Ambassadors, the picture and the man. An historical study, Londres, George Bell and Sons, 1900.

Il existe un autre portrait (toutefois présumé, .) de Dinteville par Holbein : une peinture sur bois conservée à Berlin, et intitulée Portrait d'un homme tenant un luth (1534 ou 1535, Staatliche Museen, Gemäldegalerie, Berlin). Un fusain rehaussé de couleurs, appartenant à la Royal Collection du château de WindsorHans Holbein, Homme non identifié, entre 1532 et 1543, fusain rehaussé de couleurs, , Royal Collection, château de Windsor., semble en être l'étude préparatoire.

Dans un article du Burlington Magazine publié en 1911, Mary F. S. HerveyMary F. S. Hervey, « Notes on Various Works of Art : 'A Forgotten French Painter : Félix Chrétien' », Burlington Magazine , 1911, . identifie également Jean de Dinteville sous les traits de Moïse en compagnie de ses trois frères, François (évêque d'Auxerre, en Aaron), Guillaume et Gaucher, sur une allégorie de leur famille, Moïse et Aaron devant le PharaonAnonyme, Moïse et Aaron devant le Pharaon, 1537, huile sur bois, 176,5x192,.(anonyme, 1537, Metropolitan Museum of Art, New York). Un dessin au crayon et sanguine de Jean Clouet Jean Clouet, Jean de Dinteville, musée Condé, inv. MN 129. le représente aussi.

Propriétaires successifs Le tableau, qui appartient d'abord à Jean de Dinteville, son commanditaire, ira dans son château de Polisy (actuellement dans l'Aube), vraisemblablement à l'automne 1533., où il reste jusqu'en 1653, date de la vente du domaine. Il est apporté par François de Cazillac, marquis de Cessac — et héritier des biens de la famille Dinteville — dans sa maison parisienne, rue du Four, où il acquiert une grande renommée. M. de Vic, alors garde des Sceaux, dit à son propos que « c'estoit la plus belle peinture qui fut en France ». Un autre témoignage, daté de 1654, évoque « l'excellent tableau qui est à présent à Paris, au logis de M. de Sessac… faict de la main d'un Hollandois ; la pièce est estimée la plus riche et mieux travaillée qui soit en France »Cités par .. On la retrouve entre les mains du banquier de la cour et du roi Louis XVI, Nicolas Beaujon, qui l'expose avec son imposante collection dans une aile de l'hôtel d'Évreux (l'actuel palais de l'Élysée). La toile est ensuite vendue aux enchères le . Le marchand d'art Jean-Baptiste-Pierre Lebrun (l'époux d'Élisabeth Vigée Le Brun) en fait l'acquisition. Il en fait graver une reproduction par J.-O. Pierron, et la revend en Angleterre en 1792. En 1808 ou 1809, elle entre, par l'intermédiaire du marchand d'art Buchanan, dans la collection du Second comte de Radnor à Longford Castle, (Wiltshire). La National Gallery l'acquiert enfin en 1890, pour la somme de ..

Description Les Ambassadeurs, une huile sur panneau de chêne de , représente, à gauche, Jean de Dinteville, ambassadeur de France en Angleterre de février à , à droite, son ami Georges de Selve, évêque de Lavaur, qui fut lui aussi occasionnellement ambassadeur.

Les deux hommes, qui fixent le spectateur de l'œuvre, sont accoudés de part et d'autre d'un meuble comportant deux étagères, occupant le centre du tableau. Celles-ci sont garnies d'objets qui se rattachent au quadrivium, les quatre sciences mathématiques parmi les sept arts libéraux, soit l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. Sur l'étagère supérieure se trouvent, posés sur un tapis rouge aux motifs géométriques complexes, une sphère céleste, une horloge solaire cylindrique, un quadrant blanc placé derrière un autre quadrant, un cadran solaire polyédrique, un torquetum, ainsi qu'un livre à la reliure rouge, possédant un lourd fermoir doré. Sur l'étagère inférieure, on relève un globe terrestre, un livre de mathématiques à demi ouvert par une équerre (la page correspond à l'explication des divisions), un compas, un luth (avec une corde cassée dans l'alignement du pli du tapis rouge), un livre de cantiques ouvert écrit en allemand, et quatre flûtes dans leur étui. Sous l'étagère, à gauche, on distingue dans l'ombre l'étui du luth, renversé.

L'arrière-plan est occupé par un rideau de velours vert dont un repli révèle à peine, dans le coin supérieur gauche, un crucifix. Le sol présente un pavage aux savants motifs géométriques d'où se détache, comme situé en dehors de l'espace de la peinture, une forme méconnaissable de face, ressemblant vaguement à un os de seiche :

Jean de Dinteville est richement habillé d'un manteau orné de fourrure. Il porte une épée au côté gauche et, dans sa main droite, une dague dans un fourreau où est inscrit son âge, vingt-neuf ans. Sur son béret est accrochée une broche comportant la représentation d'un crâne. Le noir de ses vêtements tranche avec la soie rouge de sa chemise à crevésOu chemise à taillades, (Centre national du costume et de la scène ), fentes permettant d'apercevoir l'autre chemise portée dessous (Autres temps, autres danses ) qui lui couvre les bras et la poitrine, où pend à une chaîne dorée une médaille représentant un ange. Georges de Selve est, quant à lui, vêtu d'un long manteau d'apparence beaucoup plus sobre, noir et brun, mais richement doublé de fourrure. Il porte le bonnet carré noir et le col blanc de l’ecclésiastique, et tient dans sa main droite une paire de gants.

Ce premier regard jeté sur la peinture, une œuvre quasiment carrée, de plus de deux mètres de côtés, amène deux réflexions : les deux sujets du tableau n'en occupent pas le centre mais sont déportés à droite et à gauche, encadrant un ensemble d'objets qui semblent hétéroclites au premier abord ; à leurs pieds se trouve un objet énigmatique et comme étranger au reste du tableau même s'il en occupe le premier plan, comme si Holbein avait utilisé le portrait pour mettre en valeur autre chose que les personnages dont l'un, Dinteville, est le commanditaire.

Contexte politique et religieux de l'année 1533 Le paysage politique européen de l'époque est dominé par quatre figures majeures : les rois de France et d'Angleterre, François et Henri VIII, l'empereur Charles Quint et le pape Clément VII qui mourut l'année suivante. Fin , François rencontre Henri VIII pour tenter d'obtenir son soutien contre l'Empire. Henri VIII, quant à lui, souhaite que François use de son influence auprès du pape Clément VII pour résoudre la question de son divorce avec Catherine d'Aragon, la tante de Charles Quint. Les rencontres sont chaleureuses : François offre à Anne Boleyn, qu'Henri VIII épousera cette année-même, un diamant et invite le fils naturel d'Henri, le duc de Richmond, à suivre la même éducation que ses fils à la cour de France.

Des cardinaux français mènent alors des négociations secrètes avec le pape pour soutenir la position d'Henri VIII et le deuxième fils de François , le duc d'Orléans et futur Henri II, est fiancé à la nièce du pape, Catherine de Médicis. La décision de publication par le pape des bulles nécessaires à la nomination de Thomas Cranmer comme archevêque de Cantorbéry, semble indiquer que les cardinaux ont fait avancer le dossier d'Henri VIII auprès de Clément VII. Le , Henri épouse en secret Anne Boleyn, alors enceinte, et en informe, en mars, François qui s'en réjouit comme d'une marque de la distance grandissante entre la maison d'Angleterre et celle de l'Empereur, son principal ennemi. Puis les événements se précipitent. Le , Thomas Cranmer, désormais archevêque de Cantorbéry, se substitue au pape et annule le mariage d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon. Le , Anne Boleyn est couronnée à l'abbaye de Westminster. Finalement, tout cela entraîne, le , l'excommunication d'Henri VIII par Clément VII et le schisme de l'Église anglicane avec Rome.

Durant la même période, la France connaît aussi un certain trouble face aux thèses luthériennes.

Analyse Le double portrait de Jean de Dinteville et Georges de Selve À l'occasion des fêtes de Pâques 1533, Georges de Selve rend une visite privée à son ami Jean de Dinteville à Londres. C'est cet événement, dont rend compte la correspondance de Dinteville à son frère FrançoisJean de Dinteville, lettre du 23 mai 1533 à son frère François, évêque d'Auxerre, ., que célèbre le tableau.

Deux puissants du royaume de France vignette|redresse|Détail de la médaille de l'ordre de Saint-Michel. vignette|gauche|redresse|Détail de la broche du béret. Jean de Dinteville (1504-1557), bailli de Troyes et seigneur de Polisy était ambassadeur. Plusieurs éléments renvoient précisément à son identité. Tout d'abord, le collier qu'il porte, et dont la médaille représente l'archange saint Michel terrassant de sa lance le dragon gisant au sol, est l'insigne de l'ordre de Saint-Michel, la plus haute des distinctions de la chevalerie française, remise par François à Dinteville. Ensuite, l'inscription sur le fourreau finement ouvragé de la dague, « ÆT. SVÆ 29 », abréviation de « ætatis suæ 29 », indique son âge, 29 ans, au moment du tableau. La broche qui orne son béret, représentant un crâne, évoque sa devise personnelle, Memento mori (Souviens-toi de la mort), qui rappelle la vanité de la vie humaine. Enfin, le globe terrestre, à gauche de l'étagère inférieure, est centré sur « POLICY », le domaine de Dinteville où se trouvait son château.

Georges de Selve (1506-), (fils de Jean de Selve premier président du parlement de Paris), évêque de Lavaur, (Tarn), de 1526 à 1540, était lui aussi diplomate. Il fut ambassadeur en Angleterre en 1533, auprès de la république de Venise de 1534 à 1535, du Saint-Siège à Rome en 1536, puis à Vienne, auprès de l'empereur romain germanique, et en Espagne. Pour les fêtes de Pâques en 1533, il rend une visite privée à son ami Jean de Dinteville, alors en poste à Londres. Il a alors 25 ans, comme l'atteste l'inscription sur la tranche du livre sur lequel il est accoudé : « ÆTATIS SVÆ 25 ».