thumb|alt=Sur une route beige neigeuse, 7 femmes avancent péniblement, courbées sous le poids des sacs de charbon qu'elles portent sur leur dos.|Sept porteuses de charbon (charbonnières si elles le vendent), Vincent van Gogh, 1882. La féminisation des noms de métiers est une politique linguistique, née dans le dernier quart du , pour rendre plus visible le rôle des femmes dans la vie publique et professionnelle. En fonction des différents pays de la francophonie, elle peut remettre en honneur des noms de métiers féminins tombés en désuétude, faire évoluer des noms masculins vers des formes féminisées, créer de nouveaux mots.

La construction de cette féminisation pour certains mots en -eur est encore hésitante dans le premier quart du par manque de consensus.

On distingue, d'une part la féminisation de la terminologie, par l'usage ou la création de termes désignant au féminin des métiers, titres, grades et fonctions, et d'autre part la féminisation des textes, ou techniques d'introduction explicite des marques du féminin lors de la rédaction (de textes législatifs, notes de service, articles de journaux) qui concernent ces métiers et fonctions.

Présentation

En français, tous les substantifs (les noms) ont un genre grammatical, qu'ils désignent un être sexué ou non, et il n'existe pas de forme grammaticale spécifique pour le neutre. Le genre d'un nom est censé être un attribut arbitraire du mot, il impose un accord des adjectifs et des pronoms qui se rapportent à lui. Exemple : une chenille mâle, un colibri femelle. . De là, la représentation de l’opposition des genres masculin-féminin comme renvoyant à la répartition des sexes. Dans les langues indo-européennes, dont le français est une branche, les plus anciennes n'avaient que deux genres : l'un pour les substantifs désignant des êtres animés (qui est devenu le masculin), et un genre pour désigner les choses inanimées (devenu neutre). Le neutre n'est donc pas issu de la fusion de deux genres masculin et féminin préexistants dans la langue, il est le genre des choses inanimées, donc asexuées. L'origine du genre féminin donne lieu à deux hypothèses, celle selon laquelle le genre féminin serait issu d'un dédoublement du genre animé pour distinguer les êtres selon leur sexe ; l'autre, émise par le linguiste Jean Haudry, partant d'une hypothèse formulée depuis 1889 par Johannes Schmidt et de la découverte récente de la langue hittite, retrouve que le féminin est un dédoublement du genre neutre à partir de ses formes plurielles désignant un collectif d'objets identiques, et, à partir de là, une qualité générale abstraite qui leur est commune. Ce troisième genre, formé comme l'avait remarquée Antoine Meillet sur la morphologie du neutre-pluriel, a été assigné aux noms des catégories abstraites communes à ces choses (force/faiblesse, clarté/obscurité, grandeur, beauté, fécondité, divinité, prudence, etc.), parmi lesquelles la féminité qui a fait de ce troisième mode un genre des choses spirituelles, analogues au féminin. Ce serait donc pour une raison historique très ancienne que le masculin est en français le genre non marqué sexuellementJean Haudry, L'Indo-européen, Paris, PUF, 1984.. Mais cette hypothèse est très discutée, comme l'indique la linguiste Silva Luraghi..

. Dans une émission dApostrophes, fit remarquer qu'on disait le soleil (chaud, rassurant) et la lune (froide, inquiétante). Bernard Pivot lui demanda alors comment elle expliquait qu'en allemand on dise la soleil (die Sonne) et le lune (der Mond). L'association analogique du couple d'opposition homme/femme à d'autres couples d'opposition d'objets ou de notions représentant des valeurs pour former analogiquement des chaines axiologiques (du type homme/femme :: soleil/lune :: dehors/dedans :: clair/obscur :: sec/humide, etc.) est bien une réalité qui a été observée dans les sociétés traditionnellesPierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980., mais elle est indépendante du genre grammatical qui est donné aux mots dans une langue.

Dans la langue anglaise, les genres sont plus discrets. Si on considère comme le fait Corbett que les genres s'expriment à travers l'accord, notamment avec les pronoms, l'anglais à trois genres : masculin he, féminin she et neutre it. La plupart des mots d'animaux et d'inanimés sont de genre neutre, sauf exception ().

Aux yeux des partisans de la féminisation, l'invisibilisation des femmes dans le discours est lourde de conséquences sur le plan social. Toutes les féministes ne sont pas partisanes de la féminisation des noms, la philosophe et écrivaine féministe Monique Wittig essaye plutôt de .. Et Claire Michard, linguiste et féministe matérialiste, écrit dans un article. :

Pour l'Académie française, le masculin tient lieu de genre neutre (« un professeur » peut désigner indifféremment un homme ou une femme), au pluriel ce serait toujours le genre d'un groupe constitué d'individus des deux sexes. Au contraire, pour des linguistes comme la grammairienne Anne Abeillé, .

Cependant, cette règle grammaticale a été perçue par des chercheuses féministes comme occultant le rôle des femmes sur la scène publique et pouvant notamment produire des résistances psychologiques à l'acceptation de femmes à certains postes... La question du genre des mots désignant les êtres humains dans leur statut ou leurs activités professionnelles n’est donc pas simplement une question formelle de grammaire, mais une question de sociolinguistique intimement liée aux images qu'une société se fait des relations entre sexes, et pouvant même influer sur ces relations.

Le féminin conjugal thumb|redresse|left|alt=Face à l'évêque au balcon, une femme, qu'un adolescent tente de retenir, casse ses pots à coup de bâton.|Légende de l'estampe, ca 1663, illustrant un chapitre des Aventures de Til Ulespiègle (1529) : = dans le texte original de 1529Et dans sa traduction par Pierre Jannet, Les Aventures de Til Ulespiègle, traduction du texte allemand, 1929, chapitre LXXXVII sur Wikisource,consulté le 17 décembre 2025..

Outre le nom de métier concrètement exercé par les femmes existe celui qui appartient au féminin conjugal : la forme féminine d'une profession, d'un titre ou d'un grade exercé par un homme et attribué à son épouse ou à sa veuve sans pour autant que l'usage n'en ait été exclusif car . Le féminin conjugal exposé dans bien des dictionnaires de la langue française dissimule le fait que des métiers, même réputés salissants ou dégradants comme bourreau ou équarrisseur, pouvaient être réellement pratiqués et assumés par les femmes elles-mêmes. Les bourrelles aidaient physiquement leurs maris mais étaient aussi personnellement chargées des supplices (flagellations jusqu'au sang, mise à feu du bûcher) applicables aux pécheresses.. et Claude Bernard évoque une équarrisseuse manifestement célèbre : ..

Thomas Linard considère comme probable que ce féminin conjugal découle d'. Ainsi, « l'épouse du fermier » s'appelle « la fermière », comme celle du roi s'appelle « la reine », titre qui n'est pas purement honorifique mais correspond à l'exercice conjugal du métier, avec un versant masculin et un versant féminin : le boulanger travaillant par exemple à l'atelier et la boulangère dans la boutique. thumb|alt=Chambre mansardée avec 2 lits à baldaquin, 1 armoire, 1 table et 3 sièges. 9 jeunes femmes commencent à s'y vêtir et se coiffer.|Lever des ouvrières de la mode (grisettes-étudiantes). Estampe, 1784. Et si « orfèvresse » est l'ancien féminin conjugal d'orfèvre, le cas d'orfèvresses veuves se faisant insculpter un poinçon à leur nom de veuve ou parfois même à leur nom patronymique) et reprenant l'activité de leur défunt mari est bien documenté.

Le féminin conjugal a parfois été appliqué familièrement en France à des jeunes femmes célibataires, qualifiées de grisettes car travaillant sans qualification dans le domaine de la mode où l'on usait d'un tissu bon marché qui tirait sur le gris au premier lavage ; chichement payées, logeant dans des mansardes, mais coquettes et sensibles aux charmes des étudiants qui en faisaient un temps leurs amies, elles furent, selon Théophile Gautier (repris par Pierre Larousse.), aussi nommées . thumb|redresse|left|alt=Portrait de trois-quarts gauche d'une femme aux cheveux tressés en couronne, en corsage avec large col blanc en pointe bordé de dentelle.| de Granval, officière selon l'usage conjugalOfficière est le titre de fonction officielle de celle qui détient un office ou qui remplit une charge lui donnant une position d’autorité dans une organisation hiérarchique — attesté au (Dictionnaire du moyen français — et encore en usage au — cf. officière., et éminente contemporaine de M. Bescherelle. Si le terme étudiante s'est imposé naturellement lorsque les femmes ont accédé à l'universitéDictionnaire de l'Académie, édition, il n'en a pas toujours été ainsi dans tous les métiers : , ce dernier condamnant les termes féminins professeuse, graveuse, compositrice, traductrice au profit des mêmes mais masculins, pour la raison que . thumb|alt=Femme vue de dos assise en amazone sur un cheval blanc richement harnaché.|Alexandrine de Rye, veuve de Léonard II de Tassis, tapisserie, Palais de Ratisbonne. Certains de ces métiers prétendument réputés masculins, pourtant, sont exercés par des femmes : au , lorsque Renée Crespin du Bec, maréchale de Guébriant, est chargée de mener au roi de Pologne la princesse Louise-Marie de Gonzague qu’il a épousée à Paris par procuration, elle est nommée et Alexandrine de Rye, nommée Maîtresse Générale des Postes (titre de fonction le plus haut dans l'administration postale du Saint-Empire romain germanique où travaillaient des femmes comme tenan poste (maîtresses de poste) et messagères à son époque comme au .), tient les rênes de la poste impériale, , pendant la difficile période de la Guerre de Trente Ans. ; au , les sœurs qui tiennent un service pharmaceutique sont des « pharmaciennes »., et la sœur converse qui fait le pain est la « boulangère ».

Mais l'habitude s'installe de donner à l'épouse ou la veuve, sans métier personnel, de certains hommes d'importance le nom féminisé de la fonction de ceux-ci (par exemple ou pour l'épouse du préfet ou de l'ambassadeur, pour « l'épouse du général », etc.).

Le langage épicène

Épicène est l'adjectif qualifiant un mot qui peut avoir plusieurs genres et ne varie pas en genre, comme le substantif journaliste ou l'adjectif apte. Le langage épicène est une façon de formuler, en évitant une discrimination sexiste, des idées et des faits par le choix des mots (eux-mêmes épicènes ou non ), de la syntaxe, de la double-flexion ou de la typographie ; il est utilisé au Québec comme en Suisse.

Par exemple, plutôt que d'écrire les étudiants ou les chefs de service, il y est recommandé d'utiliser la formule les étudiants et étudiantes ou les cheffes et chefs de service alors qu'aucun de ces substantifs ne sont eux-mêmes des unités épicènes.

Alors que l'utilisation systématique du masculin générique constitue un frein au droit légal d'égalité des chances, ce langage épicène instaure la neutralité du point de vue du genre et répond, mieux que la seule féminisation des termes, au prescrit de la législation. : en Suisse,

En 2002, l'Académie française considérait que la féminisation pouvait introduire un déséquilibre dans les structures mêmes de la langue et rendre malaisée la formulation des phrases les plus simples. La récente féminisation de certains noms existant déjà dans la langue française au genre féminin, par exemple « chercheure » pour « chercheuse » ou « instituteure » pour « institutrice », montre également que la modification de la grammaire française pour des motifs idéologiques avec l'introduction de ce qui sont des néologismes pour les uns, des barbarismes pour les autres, touche à des problématiques fondamentales et dépassant l'argutie linguistique. La controverse divise parfois les Français et les Québécois..