Élément de la liste à puces

thumb|300px|Un fac-similé du Journal d'Anne Frank exposé à Berlin.

Un journal intime (plus généralement appelé journal) est un ensemble de notes datées, présentant le plus souvent les actions, les réflexions ou les sentiments de l’auteur, appelé diariste, qui s'exprime principalement à la première personne. Le journal intime est un type d'écrit autobiographique.

Il est tenu de façon plus ou moins régulière, tantôt tout au long d’une existence, tantôt sur une période particulière (à l'adolescence, pendant un voyage, une maladie, un deuil, une guerre, par exemple).

Comme pratique ordinaire, il est en général destiné à être gardé secret, temporairement ou définitivement. Comme pratique littéraire, il est souvent destiné, à plus ou moins court terme, à une publication partielle ou totale.

Dans la mesure où certains journaux ne contiennent aucune notations se rapportant à la subjectivité de l'auteur (on parle alors de journal externe ou extime), Catherine Bogaert et Philippe Lejeune, deux essayistes ayant travaillé sur cette question, préconisent d'employer l'expression « journal personnel ». Qui plus est, comme certains journaux ne contiennent pas de texte, mais seulement des photographies, des dessins ou autres, ils proposent la définition minimale suivante : . de journal créatif comme un variant du journal intime, utilisant des méthodes plus « créatives » comme le collage, le dessin.

Depuis les années 1990, des applications informatiques se sont développées, pour faciliter l'écriture d'un journal intime via un ordinateur, puis un smartphone.

Premiers journaux personnels dans l’histoire Le plus ancien journal personnel connu est le Papyrus de Merer, daté d’environ 2560 av. J.-C. sous le règne du pharaon Khéops. Découvert en 2013 à Wadi al-Jarf, sur la côte de la mer Rouge, c'est un journal de bord rédigé par un contremaître égyptien nommé Merer, relatant le transport de blocs de calcaire destinés à la Grande Pyramide de GizehPierre Tallet, « Le papyrus de Merer », in Les papyrus de la mer Rouge, CNRS Éditions, 2017.. Ce n'est pas un journal intime au sens moderne, mais un témoignage quotidien d'activités personnelles et professionnelles de l'auteur.

Des fragments d’écrits personnels, parfois plus intimes, ont aussi été identifiés par les égyptologues sur des ostraca — tessons de poterie ou éclats de calcaire — provenant de Deir el-Medina, village d’artisans du Nouvel Empire (vers 1500–1100 av. J.-C.). Ces textes, souvent rédigés en hiératique, contiennent pour certains des lettres, des réflexions, des prières ou des récits de vie souvent considérés comme des formes parmi les plus anciennes d’écriture intimeDominique Valbelle, La vie quotidienne à Deir el-Medina, Éditions du Rocher, 2006..

Plus récemment, les formats du journal intime se sont considérablement diversifiés, dont avec l’arrivée de l’imprimerie, puis des technologies numériques, jusqu’à devenir un genre hybride entre autobiographie, témoignage et outil de développement personnel.

Origine et histoire du genre en France En France, la pratique du journal intime tire son origine des livres de raison employés dès le Moyen Âge : les chefs de famille propriétaires utilisaient alors un carnet pour tenir leurs comptes, dresser des généalogies, noter les événements marquants de leur histoire familiale ou du monde qui les entourait au fil du temps. Mais tandis que les livres de raison occupent une fonction collective et transgénérationnelle, le journal intime moderne est surtout centré sur la vie d'un être en particulier, l'auteur.

Le journal apparaît sous sa forme moderne à la fin du dans le milieu bourgeois, et il est encore en majorité tenu par des hommes. Selon Alain Corbin, dans son Histoire de la vie privée, l'esprit bourgeois post-révolutionnaire est lié à l'émergence du journal intime parce qu'il promeut l'individualité indépendamment des autorités politiques et religieuses, et s'attache à comptabiliser et à thésauriser les existences..

En 2017, l'historien Jacques-Olivier Boudon publia Le Plancher de Joachim. L'histoire retrouvée d'un village français, qui est la transcription et l'analyse d'une forme de journal intime découvert sous un plancher à Embrun et dont l'auteur, menuisier, vivait à la fin du : ce fait est assez rare, car Dominique Kalifa, « Le Plancher de Joachim, un village à coups de lattes », in: Libération, 6 décembre 2017..

Autrement dit, le journal français n'est pas fondamentalement d'origine religieuse, contrairement à ses homologues européens. Toutefois, à partir du , certains prêtres chrétiens préconisent de tenir un journal dédié à l'introspection spirituelle pour enregistrer ses bonnes et mauvaises actions au fil du temps afin de s'améliorer sur le plan moral, dans l'héritage de l'examen de conscience. Cette tendance informe durablement l'écriture des journaux intimes ultérieurs, d'autant plus qu'elle devient une méthode éducative utilisée dans les familles bourgeoises. En effet, à partir de 1830, il était d'usage que la mère où l'instructeur donne à l'enfant d’environ 10 ans un carnet dans lequel il était invité à raconter sa journée afin d’apprendre d’un même coup à bien se conduire et à bien écrire : « on progresse en vertu et en style (ou du moins en orthographe) ». Cet emploi se développe auprès des jeunes filles de l’élite sociale, avant de s’étendre aux deux sexes et à tous les milieux vers 1880 à l’école. L’adulte disposait le plus souvent d’un droit de regard et de correction sur cet « exercice ». Ces journaux spirituels s'inscrivent alors dans l'héritage des Confessions de Saint Augustin, ou des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola.

Dès le , on recense des publications posthumes de journaux intimes supposés édifier les lecteurs en présentant des vies exemplaires (comme le journal d'Eugénie de Guérin, ou les carnets de Joseph Joubert, édités par Chateaubriand), ou simplement délecter le public en présentant un témoignage atypique mais authentique (comme le journal de Marie Bashkirtseff). Il faut également évoquer l'effet sur les lectorat de cette époque qu'a eu l'expérience entreprise par Jean-Jacques Rousseau à travers Les Confessions (1782, Cazin) qui commencent ainsi :

À partir de la fin du , les publications anthumes supplantent les publications posthumes de journaux intimes (Jules Barbey d'Aurevilly en 1858, puis Edmond et Jules de Goncourt en 1887, Léon Bloy en 1898, et André Gide). Le diariste est progressivement reconnu comme un écrivain, et le journal comme un objet littéraire.

Parallèlement, une pratique ordinaire du journal personnel se poursuit et se développe. Avec les progrès de l'alphabétisation, elle se démocratise également. Longtemps, pendant le , le journal a été une pratique élitiste, essentiellement réservée aux familles issues de la noblesse et de la bourgeoisie. L'élargissement de la pratique commence à s'observer nettement pendant la guerre de 1870, où de nombreux « mobiles » ouvrent un journal ; ils sont parfois maîtres d'école, artisans, voire paysans. L'évolution est plus nette encore à l'entrée dans la première guerre mondiale, au cœur d'une Troisième République qui a formé à l'écriture des générations de garçons et de filles. À l'arrière comme au front, jamais « autant de journaux n'ont été ouverts qu'au mois d'août 1914 »Hervé Leuwers, "Dans l'intimité des existences. Le journal personnel", Revue française de généalogie, n° 231, août-septembre 2017, p. 42-45..

Au , l'écriture d'un journal personnel reste courante. Avec le développement des outils numériques, rien n'oblige plus nécessairement à le tenir sur un cahier ou un carnet. En 2008, une enquête du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français précisait que 8 % des personnes consultées avaient noté leurs impressions ou tenu un journal intime dans l'année précédenteEnquête consultable sur le site du ministère de la culture : https://www.culture.gouv.fr/Nous-connaitre/Decouvrir-le-ministere/Histoire-du-ministere/Ressources-documentaires/Discours-de-ministres/Discours-de-ministres-depuis-1998/Frederic-Mitterrand-2009-2012/Communiques-2009-2012/Publication-des-resultats-de-l-enquete-Pratiques-culturelles-des-Francais-a-l-ere-numerique-Enquete-2008. Un autre phénomène est à noter : l'usage des réseaux sociaux, qui permet à toute personne de publier en ligne ses réflexions les plus intimes, au risque de s'exposer au jugement d'autrui. Comment dès lors appeler ce journal personnel en ligne, qui, partagé, n'est plus intime ou secret, mais extime ?

L'auteur : un diariste

L'auteur d'un journal intime est un diariste, terme proposé en 1952 par Michèle Leleu et adopté alors à la fois emprunté à l'anglais diarist et reformé sur le vieux mot français « diaire » qui était utilisé comme nom (au sens de « livre de raison ») au , et comme adjectif jusqu’au .

Un journal intime se caractérise par le fait que le diariste se place en retrait des autres, séparé de la société et même de ses proches. La position typique est celle de Maine de Biran le : L’enjeu de ce retrait est la liberté d’écriture que s’octroie le diariste : il est possible de tout dire dans le secret du journal puisque ce qui est écrit n’est pas, a priori, destiné à une communication sociale.

Tous les sujets se retrouvent donc dans les journaux intimes : les spectacles de la nature, les comportements des hommes en société, les événements du quotidien, la situation matérielle du diariste, et surtout ses mouvements intérieurs : les sentiments qu’il éprouve pour autrui, les interrogations identitaires et existentielles qui sont les siennes, les admonestations à modifier son comportement qu’il se fait à lui-même… Le diariste se prend lui-même comme objet d’observation, d’enregistrement, d’analyse et de jugement. De ce fait, l’interrogation sur son identité, sur l’existence et sur la mort est souvent en arrière-plan du discours intime. Le diariste se demande, pour reprendre le titre d’un des volumes de journal de Julien Green, , ou comme Henri-Frédéric Amiel encore : (). Mais il ne faudrait pas en déduire que le journal intime n’est qu’un ressassement mélancolique, d’une part parce qu’il comporte évidemment de nombreux récits de moments heureux ou poétiques, d’autre part parce qu’il tend aussi à transcrire (Amiel, ).

Le journal est rédigé de façon intermittente et sans intention autre que celle de rendre compte du temps écoulé depuis la notation précédente, ou de rapporter des réflexions au présent. En cela, le journal se différencie de l’autobiographie qui est organisée par un projet d’écriture de soi rétrospective et a pour objectif de narrer son existence de façon continue avec une visée totalisante. Le journal tient en quelque sorte la comptabilité des jours qui passent. La date qui ouvre chaque entrée (c'est-à-dire le texte d'un jour) désigne le moment de l’écriture à partir duquel le diariste appréhende son existence et le monde . La suite des notations constitue « une espèce d’histoire » de soi, comme l’écrit Benjamin Constant qui ajoute : (). Le journal est le double écrit de l’existence qui, sans lui, tombe dans le passé et glisse dans l'oubli.

Questions et perspectives Genre littéraire et pratique ordinaire Le journal intime est à la fois une pratique d'écriture ordinaire (plébiscitée par les amateurs) et un genre littéraire (illustré par des écrivains).