Bernard de La Monnoye, né le à Dijon et mort le , est un poète, philologue et critique français, connu principalement pour ses Noei Borguignon.
Biographie La jurisprudence
Pour répondre aux vœux de son père, , il alla faire son droit à Orléans ; là, cédant à son insu à l'ascendant de ses goûts littéraires, il s'appliqua surtout à recueillir parmi les épines de la jurisprudence des particularités curieuses sur les auteurs et les livres qui en avaient traité. Il débuta au parlement de Dijon en 1662, mais l'incompatibilité de sa nouvelle profession avec les besoins de son esprit se fit bientôt sentir et colorant sa répugnance du prétexte de l'affaiblissement de sa santé, il échappa au labyrinthe des lois et se livra tout entier aux lettres.
Dijon Dijon possédait à cette époque une réunion d'hommes qui justifiaient les éloges donnés par Voltaire à l'esprit cultivé de ses habitants : c'était un noyau d'académie, dans lequel on distinguait le président Bouhier, Lamare, Dumay, Lantin, Legouz, Moreau de Mautour, le Oudin et l'abbé Nicaise. La Monnoye se partagea entre ses livres et de tels amis ; il leur offrait les primeurs de son talent poétique, et l'approbation d'un cercle paisible suffisait à son ambition, il allait jusqu'à gourmander ses amis, s'il leur arrivait de le trahir par la publicité de leurs éloges.
L'abolition du duel Un succès sur lequel il avait peu compté fit réfléchir sur lui l'éclat qu'il redoutait si fort. L'Académie française proposa, en 1671, pour sujet du prix de poésie qu'elle décernait pour la première fois, l'abolition du duel. La Monnoye se mit sur les rangs, et la pièce qu'il envoya fut couronnéeAvant que l'auteur fût connu, Charles Perrault la vantait avec chaleur. . Le texte des compositions que l'Académie demandait pour ses concours roulait éternellement sur les louanges de ; ce fonds uniforme offrait pourtant encore des inspirations au talent. Si l'on excepte la Gloire acquise par le roi en se condamnant dans sa propre cause, les autres sujets traités par La Monnoye, la Gloire des armes et des lettres sous , l'Éducation du Dauphin, les Grandes choses faites par le roi en faveur de la religion, pouvaient soutenir sa muse ; il triompha cinq fois, et le bruit courut que ses juges l'avaient fait prier de s'abstenir désormais du concours, dont sa supériorité écartait trop de rivaux.
Joute académique En célébrant le zèle de pour la cause de la religion, La Monnoye eut pour concurrents Fontenelle et cet abbé Dujarry () qui depuis, dans une autre joute académique, l'emporta sur Voltaire adolescent. C'est à Santeul que La Monnoye fut redevable de son dernier succès. Le victorin avait chanté en vers latins le succès des mesures prises par le roi pour extirper l'hérésie ; mais sa pièce ne pouvant disputer le prix, il envoya au concours la traduction en vers français qu'en avait faite La Monnoye, et sans en prévenir celui-ciLa Monnoye ayant obtenu la médaille, Santeul la réclama comme premier auteur : un acte par-devant notaire termina le différend ; le religieux fut nanti de la médaille, moyennant quoi il déclara que La Monnoye en avait toute la gloire. Le désintéressement du poète dijonnais lui aurait fait oublier le soin de sa fortune sans la sollicitude de sa famille..
Conseiller à la Chambre des comptes Pour satisfaire sa famille et pour ne point demeurer sans état, il acheta en 1672 une charge de conseiller correcteur en la chambre des comptes, qu'il garda pendant huit ans. Quelque temps après il se laissa marier, et n'eut point à s'en repentir. Ses amis le pressaient depuis longtemps de se fixer à ParisIl leur répondait qu'il n'y serait considéré que comme un bel esprit, rôle dont il se souciait fort peu. II répétait la même chose en vers : Ce qui le faisait insister sur ces paroles, c'était la mauvaise humeur que lui causaient certaines mesures fiscales ; il s'en prenait aux instruments des exactions dont il avait à se plaindre. Publicanus, disait-il, équivaut à publions canis..
La poésie Du sein de son indépendance philosophique, il laissait couler des vers, dédaignés dès le , mais qui servirent alors à augmenter sa réputation. Santeul, aux productions duquel Corneille prêtait quelquefois le secours de son talent, préférait la manière de La Monnoye, traducteur plus souple et plus fidèle.
Celui-ci, en se mettant en veine pour le lyrique latin, entreprit le même travail sur un grand nombre d'hymnes, et rendit en français, vers pour vers, la Glose de Sainte-ThérèseCette pièce, qui se retrouve dans la Vie de Sainte-Thérèse, par Villefore (1712),et dans l'Esprit de Sainte-Thérèse (voir : Emery), parut pour la première fois dans les Mémoires de Trévoux (de septembre 1702, ), avec le texte espagnol., composition espagnole en stances qui expriment les transports de l'âme unie à Dieu par la communion. Il voulut dédier cette traductionThérèse d'Avila (sainte ; 1515-1582), La Glose... en espagnol et en françois..., s.l.n.d., In-4° - La Monnoye, Traducteur. FRBNF30729318 à mademoiselle de la Vallière, alors carmélite, mais elle refusa par humilitéOn raconte que Racine, invité à traduire de nouveau cette pièce ascétique, répondit paroles évasives qui ne prouvaient que le sentiment des difficultés d'une telle entreprise..
La Monnoye, par la tournure de son esprit, était peu propre à la poésie noble ; dominé par l'enjouement de son caractère, il se montait difficilement au ton de son sujet ; cédant à sa facilité, il rencontrait le plus souvent des expressions vulgaires et tombait dans le prosaïsme, sermone pédestri.
Voltaire, fidèle aux admirations de sa jeunesse, a loué excessivement le Duel aboliInclus dans Pellisson-Fontanier, Paul (1624-1693), Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise..., Paris, 1672, In-12 FRBNF30756120 ; c'est dans cette pièce, et dans celle que La Monnoye composa sur l'éducation du DauphinVers de M. de La Monnoye, qui ont remporté dans l'Académie le prix de la poësie françoise, sur l'éducation de . le Dauphin, s.l.n.d., Petit in-4° , 12 p. FRBNF30729308, qu'il a semé ses meilleurs vers : il y a de la force et du mouvement ; mais les négligences et les inversions vicieuses y forment de trop fréquents défauts d'harmonie. Le poète a mieux réussi dans ses épigrammes et ses contes, imités pour la plupart, et qui ne demandaient que du naturel et de la vivacitéParmi les bons morceaux de La Monnoye, on peut encore ranger une quinzaine d'énigmes en forme de sonnets, dont quelques-unes sont supérieures à tout ce qu'on avait alors de mieux en ce genre, et les trois pièces qu'il a traduites sur le vin de Bourgogne, le vin de Champagne et le cidre. Bénigne Grenan, professeur au collège d'Harcourt, avait célébré en vers saphiques la préférence donnée au bourgogne par Guy-Crescent Fagon, premier médecin de . Charles Coffin défendit le Champagne dans une ode alcaïque, et il gagna sa cause au Parnasse, tandis que son adversaire la gagnait à la faculté de médecine de Paris. Coffin ayant traité le cidre de limon de la Neustrie, un poète normand, Charles Ybert, releva cette provocation par une pièce en vers latins..
Les Noëls Il fit surtout une heureuse application de son talent en écrivant des Noëls dans le patois de son pays. Aimé Piron, père de l'auteur de la Métromanie et apothicaire à Dijon, s'était déjà essayé dans ce genre ; et ses petites pièces, adaptées aux circonstances, avaient joui d'une vogue extraordinaire. La Monnoye lui reprocha un jour sa manière expéditive qui l'empêchait de mettre dans ses compositions tout l'art et toute la finesse dont elles étaient susceptibles. L'apothicaire le défia de faire mieux et il répondit en publiant treize Noëls, sous le nom de Gui Barozai, dénomination par laquelle on désignait les riches vignerons de la Côte, porteurs de bas à coins de couleur rose. Seize autres Noëls parurent la même année (1700), et l'on put dire que La Monnoye avait tué son devancier. Ces chants populaires, où des grâces toutes nouvelles ornaient un dialecte naïf, mais pauvre et borné dans ses moyens, et où le sel de la satire remplaçait quelquefois une gaieté toujours ingénieuse, furent bientôt dans toutes les bouches ; ils pénétrèrent à la cour et y furent chantés. alt=Chant de noël en patois bourguignon|vignette|378x378px|Guillô, pran to tamborin : chant de noël en en patois bourguignon écrit par Bernard de La Monnoye Le plus connu parmi ces noëls est sans doute Guillô, pran to tamborin, plus communément appelé Patapan, que l'on continue toujours à mettre en musique et qui en version française commence ainsi : Guillaume, prends ton tambourin Toi, prends ta flûte, Robin Au son de ces instruments Turelurelu, patapatapan Au son de ces instruments Je dirai Noël gaîment.
Des voix discordantes troublèrent ce concert de louanges ; une piété méticuleuse crut apercevoir dans des couplets, tout au plus malins, le dessein formel de tourner la Bible en ridicule. Un nommé Magnien, vicaire à Dijon, déjà plusieurs fois repris pour les écarts de son zèle, fit en chaire une violente sortie contre l'élégant badinage dont les mondains se laissaient charmer.
Vers ce temps-là, un missionnaire qui avait opéré beaucoup de conversions à Dijon fit, dit-on brûler entre autres livres, sur la place publique : le Josèphe d'Arnauld d'Andilly, attendu que tout ce qui venait d'un janséniste était suspect. La Monnoye n'était donc pas rassuré par son orthodoxie et par la régularité de ses mœurs. Ses Noëls furent déférés à la censure de la Sorbonne ; mais, quoi qu'en ait dit Voltaire, elle évita contre l'avis de neuf de ses docteurs le ridicule de fulminer en pareille occasion, La Monnoye se vengea de ses détracteurs par le sarcasme et voulant multiplier ses lecteurs et donner un démenti à Dumay, qui, très versé dans le patois bourguignon, trouvait dans les Noëls la preuve d'une connaissance imparfaite de ce dialecte, il composa un Glossaire des mots bourguignons les plus difficiles à entendre.
Ce fut pour lui un cadre où il fit entrer une érudition agréable et où il sut glisser de piquantes anecdotes ; de ce nombre est l'extrait d'un sermon de saint Vincent Ferrier, Sur le devoir conjugal, morceau qui a beaucoup d'affinité avec le Calendrier des vieillards de la Fontaine, et qui est un monument précieux de l'innocence de l'orateur, ainsi que de la simplicité du temps.
L'Antiquité et les littératures étrangères La Monnoye passait de ces débauches d'esprit à l'étude réfléchie des écrivains de l'Antiquité quoiqu'il ne se fût appliqué au grec que vers l'âge de quarante ans, si nous en croyons d'OlivetNouvelle biographie générale : depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.... Tome 38 Firmin-Didot frères (Paris) 1854-1866, il était aussi versé dans la littérature grecque que dans celle de Rome. Il avait un goût particulier pour faire des vers dans l'une et l'autre langue. C'est ainsi qu'il traduisit en latin son poème du Duel, que, dans cette forme il préférait à l'original, et qu'il mit en grec plusieurs odes d'Horace et la sixième satire de Boileau. La langue espagnole et la littérature italienne lui étaient aussi très familières, et les Ricovrati de Padoue lui envoyèrent des lettres d'académicien en 1687.
Ses correspondances avec les savants avaient répandu dans toute l'Europe sa réputation de philologue consommé. Nicaise, qui se faisait un plaisir d'épargner quelques lettres à la paresse de son ami, le plaça très haut dans l'estime de Pierre Bayle. Ce philosophe reconnaissant des utiles matériaux et des nombreuses observations que La Monnoye lui avait fait passer pour améliorer la première édition de son Dictionnaire rendit un hommage solennel à l'érudition saine, étendue et ornée de son bienveillant auxiliaire.
L'Académie française