Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre, né le au château de Férolles-en-Brie et exécuté le à Abbeville, est un jeune homme français de famille noble, condamné à mort pour blasphème et sacrilège par le tribunal d'Abbeville, puis par la Grand-Chambre du Parlement de Paris. Après avoir été soumis à la question ordinaire et extraordinaire, il dut faire amende honorable, avant d'être décapité ; son corps a été brûlé. Son honneur fut défendu post mortem par Voltaire. François-Jean Lefebvre de La Barre est la dernière personne exécutée pour blasphème en FranceL'histoire du dimanche - Dernier exécuté pour blasphème, le chevalier de La Barre, victime du fanatisme religieux, France 3, 28/2/2021.

Biographie François-Jean Lefebvre naît à Férolles-Attilly, à l'époque dans le diocèse de Paris ; il est baptisé deux jours plus tard, le , en l'église Saint-Germain-d'Auxerre de FérollesExtrait du registre paroissial (baptêmes, mariages et sépultures) de Férolles-Attilly pour l'année 1745 : [le reste est difficilement lisible]. Archives départementales de Seine-et-Marne.. Il est le fils de Jean Baptiste Alexandre Lefebvre, chevalier et seigneur de La Barre, et de Claude Charlotte La Niepce. Ses parents se sont mariés le en l'église Saint-Germain-d'Auxerre de FérollesRegistre paroissial (baptêmes, mariages et sépultures) de Férolles-Attilly pour l'année 1738, archives départementales de Seine-et-Marne.. Sa mère meurt alors qu'il a neuf ans, son père quand il en a dix-sept.

Il est l'arrière-petit-fils de Joseph-Antoine Le Febvre de La Barre (1622–1688), qui fut notamment gouverneur de la Nouvelle-France de 1682 à 1685 à la suite du rappel du comte Louis de Buade de Frontenac en France.

Son père, après avoir dilapidé une fortune de plus de en rentes héritées de son propre père, lieutenant général des armées, meurt en 1762.

François-Jean, dix-sept ans, et son frère aîné, Jean-Baptiste, tous deux encore mineurs, désargentés, sont envoyés à Abbeville, en Picardie, où ils sont recueillis par une parente, Anne Marguerite Feydeau, abbesse de Notre-Dame de Willencourt..

Contexte historique Contexte national thumb|300px|Statue du chevalier de La Barre, square Nadar, à Montmartre. La seconde moitié du est marquée par la querelle qui oppose les parlements et la monarchie absolue. Les parlements sont, en outre, vigoureusement opposés à l’Encyclopédie et aux philosophes.

De plus, la bulle Unigenitus (1713), du pape Clément XI, condamne le jansénisme. Le cardinal de Fleury la rend exécutoire en France en 1730. Cette condamnation fait gagner du terrain au gallicanisme parmi le clergé catholique en FranceMichel Antoine, Louis XV, Paris, Arthème Fayard, 1989 ..

En 1751, le Parlement de Paris interdit la publication de l’Encyclopédie qui est éditée clandestinement. En 1764 paraît un livre de petit format, intitulé Dictionnaire philosophique portatif, sans nom d’auteur, qui est rapidement identifié comme étant l’œuvre de Voltaire et mis à l’Index par le Parlement de Paris.

Dans les années 1760, en France, trois groupes s’opposent au sujet des prérogatives de la monarchie absolue : les pro-jansénistes gallicans, les pro-jésuites ultramontains et les philosophes. L’expulsion des jésuites du royaume de France, en 1763, marque la victoire du camp janséniste anti-absolutiste. Cependant, les parlements sont traversés par ces courants, et leurs membres prennent souvent fait et cause plus ou moins ouvertement pour l’un ou pour l’autre.

Contexte local Abbeville, au , est une ville de , siège d'une élection, d'un présidial, de la cour de la sénéchaussée de Ponthieu. L'élite locale est divisée politiquement et économiquement en deux clans : les corporations des métiers du textile d’une part, et la manufacture des Rames – l'une des plus importantes de la France d'Ancien Régime, appartenant aux Van Robais –, d’autre part. À l'échevinage, Duval de Soicourt, maire, défend les intérêts des Van Robais, alors que Douville, ancien maire, défend ceux des corporations. Le maire exerce en outre les fonctions de police et de judicature, ainsi que le commandement militaire de la ville, avec le titre de lieutenant-général du roi en Picardie. C'est dans cette ville qu'éclate en 1766 ce qu'il est convenu d'appeler l'« affaire La Barre ».

Les protagonistes de l'affaire sont tous membres de l'élite locale. Les accusés sont de jeunes gens qui partagent les mêmes activités, fréquentent les mêmes lieux de sociabilité (salle d'armes…). Ils sont fils de magistrats, mais préfèrent la carrière militaire. Parmi les inculpés se trouvent : Douville le fils de l'ancien maire, Gaillard d'Étallonde fils du deuxième président de la cour des Aides, Saveuse de Belleval fils du lieutenant de l'Élection, Moisnel son pupille, et La Barre qui est le cousin de l'abbesse de Willencourt. Le déroulement de l'affaire laisse à penser que ce petit monde était parcouru de conflits d'intérêts et de préséance.

Simon-Nicolas-Henri Linguet, « philosophe observateur », installé à Abbeville depuis , rédige à cette époque un ouvrage intitulé : Canaux navigables, ou Développement des avantages qui résulteraient de l'exécution de plusieurs projets en ce genre pour la Picardie, l'Artois, la Bourgogne, la Champagne, la Bretagne, & toute la France en général" (Paris, Louis Cellot 1769). Sous couvert d'études techniques, ce mémoire propose en fait de réformer l'économie locale en supprimant le monopole de Van Robais. Ce faisant, il prend sciemment parti pour l'ancien maire, Douville, contre le maire en charge, Duval de Soicourt.

La mutilation d'un crucifix offre alors à Duval de Soicourt l'occasion d'en découdre avec l'autre clan. Il voit, dans la publication du mémoire et la mutilation du crucifix, un danger pour la société et pour lui-même, sa réélection à la fonction de maire étant proche. Il n'a guère d'efforts à faire pour en convaincre Omer Joly de Fleury, procureur général du roi au Parlement de Paris, pro-jésuite et grand pourfendeur de l'EncyclopédieVoir sur gaelleju.free.fr..

L'« Affaire La Barre » Les faits : deux profanations de crucifix Le matin du , deux actes de profanation sont découverts à Abbeville : des entailles à l'arme blanche sur le crucifix du pont d'Abbeville, et un dépôt d'immondices sur une représentation du Christ dans un cimetière d'Abbeville.

Le procureur du roi à la sénéchaussée, Hecquet, alerté par la rumeur publique, se rend sur les lieux et dresse un procès-verbal. Des monitoires ordonnés par les magistrats sont prononcés dans les églises. Une plainte pour impiété est déposée et une enquête diligentée.

L'évêque d'Amiens, Louis-François-Gabriel d'Orléans de La Motte, préside une cérémonie expiatoire dans laquelle il prononce des paroles désignant les coupables – alors non identifiés – comme s'étant Pierre Milza, Voltaire, Paris, Perrin, 2007.. Toutefois, dans la même cérémonie, il demande à Dieu de leur pardonner ; il interviendra d'ailleurs plus tard auprès du roi dans l'espoir d'obtenir la commutation de la peine de mort qui sera finalement prononcée en peine de prison perpétuelle, arguant que le peuple serait content d'un enfermement, lequel suffirait, écrivait-il dans une lettre adressée au procureur général du Parlement, à empêcher que le nombre des impies n'augmenteMarc Chassaigne, Le Procès du chevalier de La Barre, 1920, consultable sur le site Internet Archive, par exemple les pages V à VII de la préface..

Enquête et arrestation de suspects Les soupçons se portent sur quelques membres de la jeunesse aisée de la ville connus pour leurs frasques et leurs provocations. Figurent parmi ceux-ci le chevalier de La Barre, Moisnel, né en 1749, et Gaillard d'Etallonde, né en 1750. Ces jeunes gens s'étaient auparavant, semble-t-il, fait remarquer en chantant des chansons peu respectueuses de la religion. Ils se seraient même vantés d'être passés devant la procession du Saint-Sacrement sans se découvrir. D'autres fils de bonne famille auraient côtoyé La Barre et participé à ses frasques, dont le fils de Pierre-Nicolas Duval de Soicourt, maire d'Abbeville.

Le lieutenant du tribunal fiscal d'Abbeville, Dumaisniel de Belleval, avait été éconduit par la cousine du chevalier de La Barre, Mme Feydeau, abbesse de Willencourt. Il en aurait conçu une rancœur qu'il aurait dirigée contre le jeune chevalier.

Les notables abbevillois s'empressent de mettre leurs fils à l'abri, et Gaillard d'Etallonde se réfugie en PrusseEn fait à Ferney, si l'on en croit une note au début du Cri du sang innocent (Œuvres complètes de Voltaire. Tome 30, cf. bibliographie).. Il ne reste plus à Abbeville que La Barre, sans grand appui familial, et Moisnel, âgé de quinze ans. Confiant et pensant pouvoir bénéficier de la clémence du système judiciaire grâce au prestigieux passé de ses aïeux, le jeune La Barre s'interdit de fuir.

L’enquête policière et judiciaire est menée par M. Duval de Soicourt, lieutenant de police et maire d’Abbeville. Voltaire écrit de lui : Jean-Paul Legoff, Le Fantôme du Sacré-cœur, les deux vies et les deux morts du chevalier de la Barre.. Une quarantaine de témoins sont alors pris en compte. Les témoignages portent le plus souvent sur d'autres faits – par exemple, une attitude irrespectueuse au passage d'une procession – que sur les faits concernant directement l'accusation ; ils sont néanmoins considérés comme ayant valeur de preuve. La mutilation du crucifix, cependant, n'a eu aucun témoin oculaire.

La Barre est arrêté le à l'abbaye de LongvillersFrancois-César, Histoire ancienne et moderne d’Abbeville et de son arrondissement, Abbeville, A. Boulanger impr., 1834, , archive de la New-York public library - numérisé par Google Livres, de même que Moisnel, et est détenu au secret à la prison d'Abbeville. Peu après, Moisnel reconnaît les faits incriminant Saveuse de Belleval et Douville de Maillefeu. Ces derniers, ayant pris la fuite, seront arrêtés par la suite. La Barre, pour sa part, nie les faits qui lui sont reprochés. On trouve chez lui un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et trois livres licencieux, ce qui aggrave les soupçons aux yeux de l'accusation. Cependant, La Barre n'est pas sans soutien : outre sa cousine abbesse, il peut compter sur son oncle Louis François de Paule d'Ormesson, neveu et protégé du chancelier Henri François d'Aguesseau, avocat général au Parlement en 1746, pro-jésuite devenu modéré qui rédige des mémoires en défense.

Procès et condamnation thumb|180px|Monument La Barre à Abbeville. Le , le chevalier de La Barre est condamné par le présidial d'Abbeville pour à faire amende honorable, à avoir la langue tranchée, à être décapité et brûlé. Gaillard d'Etallonde est jugé par contumace et condamné à la même peine, et à avoir en outre le poing tranché. Il est décidé que La Barre sera soumis à la question ordinaire et à la question extraordinaire avant son exécution. Les trois principaux « attendus » du jugement mentionnent qu’il a été Arrêts reproduits dans Devérité, Recueil intéressant…, 1776 : concernant Gaillard d'Etallonde, contumace, 26-29 ; concernant La Barre, 29-32..Fédération nationale de la libre pensée. La Barre fait appel du jugement.

Pour être exécutoire, le verdict des juges d'Abbeville doit être confirmé par le Parlement de Paris. Le chevalier est transféré à la prison de la Conciergerie et comparaît devant la Grand-Chambre du Parlement de Paris. Il n'est pas assisté par un avocat. Sur vingt-cinq magistrats, quinze confirment le jugement d'Abbeville, le . Du fait de son jeune âge, Moisnel n'est condamné qu'à l'amende ordinaire.