Kathleen Mary Ferrier, née le à Preston (Lancashire) en Angleterre et morte le à Londres, est une contralto anglaise qui a acquis une renommée internationale grâce à la scène, aux concerts et à ses enregistrements. Son répertoire s'étendait de la chanson folklorique et de la ballade populaire aux œuvres classiques de Bach, de Brahms, de Mahler et d'Elgar. Sa mort, causée au sommet de sa gloire par un cancer, a consterné le monde de la musique et le grand public, qui ne connaissait pas la nature de la maladie.
Fille du directeur d'une école de village du Lancashire, Ferrier se révèle une jeune pianiste talentueuse et gagne de nombreux concours de piano pour amateurs pendant qu'elle travaille comme téléphoniste au General Post Office. Elle se met sérieusement au chant en 1937, lorsqu'elle reçoit des offres d'engagement professionnel de chanteuse après avoir gagné un concours de chant prestigieux au Festival de Carlisle. Elle prend donc des leçons de chant, d'abord auprès de J.E. Hutchinson, puis de Roy Henderson. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, elle est recrutée par le Council for the Encouragement of the Arts (CEMA) et donne des concerts et des récitals dans toute l'Angleterre au cours des années suivantes. En 1942, sa carrière est relancée lorsqu'elle rencontre le chef Malcolm Sargent, qui la recommande à l'influente agence artistique Ibbs and Tillett. Elle se produit régulièrement à de grandes manifestations à Londres et en province et participe à de nombreuses émissions radio de la BBC.
En 1946, Ferrier débute à la scène dans la première de l'opéra Le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten, au Festival de Glyndebourne. Un an plus tard, elle joue pour la première fois le rôle d'Orfeo dans Orfeo ed Euridice de Gluck, œuvre à laquelle elle sera particulièrement associée. Par choix, elle ne chantera que dans ces deux opéras. Au fur et à mesure que sa renommée s'étend, elle établit d'étroites relations de travail avec de grandes figures de la musique, dont Britten, Sir John Barbirolli, Bruno Walter et l'accompagnateur Gerald Moore. Elle acquiert une renommée internationale grâce aux trois tournées qu'elle effectue aux États-Unis de 1948 à 1950 et à ses nombreuses visites en Europe continentale.
On diagnostique un cancer du sein à la chanteuse en . Entre des périodes d'hospitalisation et de convalescence, elle continue de se produire et d'enregistrer ; elle fait sa dernière apparition en public dans le rôle d'Orfeo au Royal Opera House en , huit mois avant sa mort.
Parmi les nombreux mémoriaux de Ferrier, le Fonds Kathleen Ferrier pour la recherche sur le cancer est lancé en ; depuis 1956, le , administré par la Royal Philharmonic Society, décerne des prix annuels à de jeunes chanteurs professionnels en herbe.
Biographie Années de jeunesse Enfance La famille Ferrier provient du Pembrokeshire, en Galles du Sud. La branche familiale du Lancashire remonte au , où le soldat Thomas Ferrier, du régiment du Pembrokeshire, s'est établi dans la région après avoir été posté près de Blackburn dans une période de crise industrielleCardus, p. 19–20.. Kathleen Ferrier est née le à , village du Lancashire où son père, William Ferrier, est directeur de l'école. Bien qu'il n'ait pas de formation musicale, William est un membre passionné de la société d'opéra locale et de plusieurs chorales, et sa femme, Alice (née Murray), qu'il a épousée en 1900, est une chanteuse compétente avec une voix de contralto puissanteFerrier, p. 14–16.. Kathleen est la benjamine de la famille ; elle a une sœur et un frère. Elle est âgée de deux ans quand sa famille s'établit à Blackburn, William ayant été nommé directeur de l'école St Paul de cette ville. Kathleen se révèle très tôt une pianiste prometteuse et prend des leçons auprès de Frances Walker, professeur de piano réputée du Nord de l'Angleterre qui a étudié avec Tobias Matthay. Kathleen fait éclore son talent rapidement : en 1924, elle se classe quatrième parmi les 43 candidats au concours de piano du Festival de Lytham St Annes, et l'année suivante, elle s'y classe deuxièmeLeonard, p. 7–8..
Téléphoniste et pianiste vignette|redresse|King George's Hall, à Blackburn, où Kathleen s'est produite à plusieurs concerts « de vedettes » dans sa jeunesse Vu la retraite prochaine de son père et la baisse de revenu familial qui va en résulter, Kathleen ne peut conserver l'espoir de fréquenter une école de musique. En , elle quitte l'école pour travailler comme stagiaire au central téléphonique du General Post Office à BlackburnLeonard, p. 10.. Elle continue d'étudier le piano avec Frances Walker et, en , elle est la lauréate régionale d'un concours national pour jeunes pianistes organisé par le Daily Express. Bien qu'elle ait échoué aux finales suivantes à Londres, elle gagne un piano droit Leonard, p. 12–14.. Le , elle offre une prestation bien accueillie d'accompagnatrice à un concert au King George's Hall de BlackburnCardus, p. 15–16.. Après avoir réussi à d'autres concours de piano, elle est invitée à exécuter un bref récital radiophonique aux studios de la BBC à Manchester et, le , participe à sa première émission, où elle joue des œuvres de Johannes Brahms et de Percy Grainger. Son stage au central prend fin à cette époque, et Kathleen devient téléphoniste qualifiéeFerrier, p. 30..
En 1931, à 19 ans, Kathleen passe sa à la Royal Academy of Music. La même année, elle commence à prendre des leçons de chant à l'occasion et chante en décembre à l'église dans un petit rôle de mezzo-soprano de l'oratorio Elias de Mendelssohn. Cependant, sa voix ne passe pas pour être exceptionnelle ; sa vie musicale se concentre sur le piano et des concerts régionaux au King George's Hall et ailleursLeonard, p. 19–20.. Au début de 1934, Kathleen est mutée au central téléphonique de Blackpool et prend un logement tout près pour se rapprocher de son nouvel ami, un commis de banque appelé Albert WilsonLeonard, p. 22.. Elle auditionne pour le service d'horloge parlante que le GPO se prépare à lancer. Énervée, elle prononce une consonne aspirée de trop lors de son audition, et sa candidature n'est pas retenue pour la sélection finale à LondresLeonard, p.23.Ferrier, p. 33.. La décision que Kathleen prend en 1935 d'épouser Wilson met fin à son emploi au central, car le GPO n'emploie pas de femmes mariées à l'époqueLeonard, p. 26.. Sur la carrière qu'elle a menée jusque-là, le musicologue écrira :
Mariage Kathleen a rencontré Albert Wilson en 1933, probablement parce qu'ils aimaient tous deux danser. À l'annonce du mariage de Kathleen, sa famille et ses amis expriment de fortes réserves parce qu'elle est jeune et inexpérimentée et qu'Albert et elle ont peu en commun. Le mariage a néanmoins lieu le . Peu après, le couple s'établit à Silloth, petite ville portuaire de Cumbria où Wilson a été nommé directeur de la succursale de sa banque. Le mariage est un échec ; la lune de miel a révélé des problèmes d'incompatibilité physiqueLeonard, p. 26–28.. Dans un article-hommage écrit pour le cinquantième anniversaire de la mort de Kathleen, le journaliste Rupert Christiansen a écrit au sujet de la sexualité de la chanteuse qu'« il n'y a absolument rien qui porte à croire qu'elle était lesbienne, mais il se peut qu'elle ait été frigide.. » Le couple sauve les apparences durant quelques années, jusqu'à ce que le départ de Wilson pour servir dans l'armée en 1940 mette effectivement fin au mariage. En 1947, le couple obtient le divorce pour non-consommation du mariage, mais Kathleen et Albert restent en bons termesLeonard, p. 27 et 39..
Début de sa carrière de chanteuse vignette|redresse|L'église paroissiale d'Aspatria (Cumbria), lieu de son premier engagement professionnel comme chanteuse en 1937 En 1937, Kathleen s'inscrit au concours ouvert de piano du Festival de Carlisle et aussi, par suite d'un pari avec son mari, au concours de chant. Elle gagne facilement le trophée de piano ; elle chante To Daisies de Roger Quilter, ce qui lui vaut le grand prix de chant du Festival. Pour marquer le double triomphe de Kathleen, on lui décerne un trophée spécial en tant que championne du FestivalLeonard, p. 28-30..
Après ses victoires à Carlisle, Kathleen commence à recevoir des offres d'engagement comme chanteuse. À l'automne de 1937, elle fait sa première apparition comme chanteuse professionnelle lors d'une célébration de la Fête de la récolte à l'église du village d'AspatriaLeonard, p. 33.. Elle touche un cachet d'une guinée. Après avoir gagné la Coupe d'or au Festival de Workington en 1938, elle chante Curly Headed Babby lors d'un concert au . Cecil McGivern, producteur d'un spectacle de variétés radiophonique du Nord de la BBC, fait partie de l'auditoire et est suffisamment impressionné pour l'engager pour l'édition suivante de son émission, qui va être diffusée de Newcastle le . Cette émission, sa première en tant que chanteuse, lui attire une grande attention et plus de travail à la radio, mais ce succès est occulté par la mort de sa mère au début de févrierLeonard, p. 3-35.Ferrier, p. 39-40.. La même année, au Festival de Carlisle, Kathleen chante le lied Allerseelen (fête des Morts) de Richard Strauss et impressionne ainsi particulièrement l'un des juges, J.E. Hutchinson, professeur de musique qui jouit d'une renommée considérable. Kathleen devient son élève et, sur ses conseils, étend son répertoire à des œuvres de Bach, de Haendel, de Brahms et d'ElgarLeonard, p. 36-38..
Lorsqu'Albert Wilson s'engage dans l'armée en 1940, Kathleen reprend son nom de jeune fille après avoir chanté jusque-là sous le nom de Kathleen Wilson. En décembre, elle chante professionnellement pour la première fois sous le nom de Kathleen Ferrier dans une représentation du Messie de Haendel dirigée par Hutchinson. Au début de 1941, elle auditionne avec succès en tant que chanteuse devant le Council for the Encouragement of the Arts (CEMA), qui offre des concerts et d'autres divertissements aux camps militaires, aux usines et à d'autres lieux de travail. Au sein de cet organisme, elle commence à travailler avec des artistes de renommée internationale ; en décembre, elle chante dans une représentation du Messie avec le Hallé Orchestra et la soprano de renom Isobel BaillieLeonard, p. 40-41.. Le chef de musique de la BBC à Manchester rejette toutefois la demande d'audition qu'elle lui a faiteFifield (dir.), p. 17.Ferrier, p. 45.. Elle a plus de chance lorsqu'on la présente à Malcolm Sargent après un concert du Hallé à Blackpool. Il accepte de l'entendre chanter et la recommande à Ibbs and Tillett, l'agence de concerts établie à LondresLeonard, p. 42-43.. John Tillett l'accepte comme cliente sans hésiter, après quoi Kathleen décide de s'établir à Londres sur l'avis de Sargent. Le , elle emménage avec sa sœur, Winifred, dans un appartement des Frognal Mansions à HampsteadLeonard, p. 45-47.Ferrier, p. 46-48..
Renommée croissante Kathleen donne son premier récital londonien le à la National Gallery lors d'un concert organisé par Myra HessLeonard, p. 50-51.. Bien qu'elle ait écrit « ça s'est très bien passé » dans son journalFifield (dir.), p. 222., elle est déçue par sa prestation et en conclut qu'elle a encore besoin de cours de chant. Elle s'adresse au baryton de renom Roy Henderson, avec qui elle a chanté l'oratorio Elias de Mendelssohn. Henderson accepte de lui enseigner et va être son professeur de chant habituel jusqu'à la mort de la chanteuse. Il expliquera plus tard que le « timbre chaud et sonore » de Kathleen était dû en partie à la grandeur de la cavité à l'arrière de sa gorge : « on aurait pu lancer une pomme d'une bonne taille au fond de sa gorge sans qu'elle rencontre d'obstacleHenderson, p. 40-41. ». Cet avantage physique naturel ne suffisait toutefois pas pour assurer la qualité de sa voix ; elle est attribuable, selon Henderson, « à son travail acharné, à son talent artistique, à sa sincérité, à sa personnalité et, par-dessus tout, à son caractèreHenderson, p. 58. ».