La catastrophe de Bhopal est un accident chimique qui survient dans la nuit du au à Bhopal, une ville du centre de l'Inde. Elle est la conséquence de l'explosion d'une usine d'une filiale de la firme américaine Union Carbide produisant des pesticides et qui a dégagé quarante tonnes d'isocyanate de méthyle dans l'atmosphère de la ville.
Considéré comme l'une des pires catastrophes industrielles de l'histoire, cet accident tue officiellement , ce bilan ayant été revu en 1989 à , puis à en 1995. Il fit en fait entre et selon les associations de victimes. Il y aurait eu la première nuitSigma, « Catastrophes naturelles et techniques », /2002 (le rapport Sigma est un rapport annuel faisant autorité dans le domaine des assurances au niveau international, il a son rapporteur à l'ONU.). et un grand nombre par la suite : la moitié dans les premières semaines et l'autre moitié de maladies provoquées par l'exposition aux gaz. Dans un article de 2010 du Washington Post consacré aux catastrophes industrielles et notamment la marée noire imputée à BP dans le Golfe du Mexique, le journaliste Paul Farhi évoque un bilan d' pour la catastrophe de Bhopal.. On dénombre par ailleurs à cause de la catastrophe.
Le président-directeur général de l'époque de l'entreprise, Warren Anderson, est accusé d'homicide par négligence pour cette catastrophe et déclaré fugitif par le chef judiciaire de Bhopal le pour ne pas s'être présenté à la Cour lors d'un procès. Décédé le , à Vero Beach en Floride aux États-Unis, il n'a jamais été jugé par la justice indienne.
Histoire d'Union Carbide en Inde Les installations en cause dans la catastrophe de Bhopal appartenaient à l'Union Carbide India Limited (UCIL), filiale indienne de la Union Carbide Corporation (UCC), l'un des principaux groupes chimiques américains. Au moment de la catastrophe, l'entreprise est dirigée par Warren Anderson et elle représente 700 installations industrielles et dans . La sécurité de l'usine à Bhopal avait déjà posé des problèmes, signalés en 1982, et supposés réglés depuisClayton Trotter , dans « Bhopal, India and Union Carbide: The Second Tragedy », Journal of Business Ethics, nordmasculine 8, 1989, ..
L'isocyanate de méthyle L'un des produits phares d'UCC est le Sevin, inventé en 1957 : un puissant insecticide, obtenu par réaction du phosgène avec de la méthylamine, ce qui produit de l'isocyanate de méthyle (CH3-N=C=O) (ou MIC, ), produit extrêmement toxique et allergène : . UCC, ayant testé le MIC sur des cobayes en laboratoire, a constaté qu'il attaque gravement l'appareil respiratoire, les yeux et la peau. Ce liquide très dangereux pour tous les êtres vivants doit être confiné à une température inférieure à , . UCC, ayant commandé deux études secrètes à l'université Carnegie-Mellon (Pittsburgh) en 1963 et 1970, est informée que le MIC se décompose en molécules très toxiques, dont l'acide cyanhydrique, sous l'effet de chaleur. Le liquide entre en ébullition à . Le MIC est connu pour réagir violemment et devenir explosif au contact de l'eau et de la poussière métallique. Une fois le MIC produit, il est mélangé à l'alpha-naphtol et devient le Sevin. L'usine de Bhopal comptait trois réservoirs de MIC, chacun ayant une capacité de .. Les cuves, qui mesurent deux mètres de haut pour treize de longueur, portent les . Elles sont connectées à trois dispositifs de sécurité : le refroidissement au fréon, la tour de décontamination et la torchère pour brûler les effusions de gaz.
Implantation d'Union Carbide en Inde Dans les années 1960, l'Inde, dont la population augmente rapidement, vise l'autosuffisance alimentaire via une « révolution verte ». Les végétaux sélectionnés demandent davantage d'engrais et de pesticides, or la production locale ne couvre pas les besoins. Le projet d'UCC de construire une usine de pesticides est donc bien accueilli. UCC implante sa première usine de produits chimiques en Inde sur l'île de : elle est inaugurée le . .
Une autre usine est construite dans l'État de Madhya Pradesh, au centre du pays. À l'origine, une première usine, de dimensions modestes, est installée à Bhopal, capitale de l'État comptant alors quelque , à 600 kilomètres au sud de New Delhi. Cette unité est implantée à Kali Grounds, « l'Esplanade noire », située à 1 kilomètre de la gare et 2 kilomètres et demi du centre, bordée de logements précaires. S'étendant sur deux hectares et demi, elle ne fabrique pas le Sevin : elle récupère le produit fabriqué aux États-Unis pour le formuler sur place. Elle entre en production fin 1968. . Les dirigeants d'Union Carbide aux États-Unis, éblouis à l'idée d'un marché de trois cents millions d'agriculteurs, déploient un programme ambitieux de construction d'une vaste usine pour produire les composants du Sevin et y stocker d'importantes quantités d'isocyanate de méthyle. Cette usine comporte des unités pour fabriquer de l'alpha-naphtol, de l'oxyde de carbone, du phosgène. La nouvelle usine est installée sur l'Esplanade noire, sur un terrain de 60 hectares.
Cette usine conçue pour produire par an de pesticides se trouve à cinq kilomètres à l'extérieur de la ville, et à un kilomètre de la gare. Elle produit du Temik et le Sevin, essentiellement composés d'isocyanate de méthyle (MIC). Ce produit peut être rapidement neutralisé par une enveloppe de soude qui interdirait toute émanation . L'usine produit ses premiers litres de MIC début en présence de Warren Anderson, le président d'Union Carbide. Si Carbide finance un centre médical, elle ne forme pas les employés aux dangers spécifiques des accidents gazeux, notamment ceux liés au MIC ; néanmoins, le personnel sur place, notamment le responsable adjoint à la sécurité, cherche à sensibiliser les techniciens aux dangers de l'usine. Si la centrale est équipée d'alarmes intérieures, il n'existe pas de système d'alerte à l'extérieur de l'usine pour avertir la population habitant à proximité. La première année, les ventes de Sevin sont faibles mais elles bondissent en 1981, atteignant .
Attirée par l'eau, l'électricité et les salaires offerts par l'usine, la population afflue autour du site industriel : la population passe de en 1971 à en 1981, puis à près de en 1984. Les plus pauvres s'agglutinent dans le bidonville de Khasi Camp situé entre la ville et l'usine. Isolée qu'elle était, l'usine se retrouve englobée dans une ville dense dont les maisons ou abris les plus proches s'accrochent aux grillages d'enceinte, sans schéma d'urbanisation ni possibilité d'appliquer un système de gestion du risque industriel aux zones périphériques. L'usine n'a jamais fonctionné à pleine capacité, , suivis notamment d'un immense incendie en 1978 et de cinq importantes fuites de gaz en 1981 et 1983 soldés par un mort, quarante-sept blessés et plus de de dommages. Tout cela est passé sous silence grâce aux bonnes relations locales de UCIL : L'État du monde 1985, « Les catastrophes industrielles dans le tiers monde », Éditions La Découverte, Paris. .
Mesures d'économie À partir de 1982, l'usine devient largement déficitaire à cause de la mévente de ses produits. Malgré les campagnes de communication, les agriculteurs achètent moins de Sevin qu'UCC ne l'escomptait. Ce phénomène s'amplifie en 1983 : une grave crise économique frappe l'Inde en raison de la sécheresse et les ventes de Sevin représentent . L'usine ne parvient pas à produire de l'alpha-naphtol de bonne qualité et doit en importer, ce qui entraîne d'importantes pertes financières.
En , le directeur de l'usine, Warren Woomer, quitte ses fonctions ; sa carrière l'avait amené à gérer pendant longtemps des produits chimiques toxiques. Il est remplacé par Jagannathan Mukund. Les dirigeants d'Union Carbide India lui envoient aussitôt un directeur financier, D. N. Chakravarty, chargé de réduire les pertes de l'usine. Or, ce dernier a fait toute sa carrière dans les piles électriques, n'ayant guère d'expérience avec les processus hautement risqués de la fabrication du Sevin. Pour rééquilibrer ses comptes, la filiale indienne UCIL décide alors de réduire les frais d'exploitation et, pour ce faire, licencie progressivement une partie de son personnel qualifié, dont certains membres sont remplacés par des employés moins bien formés : c'est ainsi que Chakravarty et Mukund, sur ordre de la direction centrale, mettent à pied plus de 200 techniciens et ouvriers spécialisés. L'effectif de l'usine passe d'environ mille employés à 642. Les personnes de l'unité chargée du MIC se réduisent de moitié, un seul agent est préposé à la salle de contrôle ; des ouvriers spécialisés sur un domaine particulier se trouvent assignés à des tâches qu'ils maîtrisent peu, tandis que du personnel qualifié est remplacé par des manœuvres. Les manuels d'instructions, écrits en anglais, ne sont pas compréhensibles par les employés ne connaissant que l'hindi. Certaines opérations de maintenance et d'entretien sont espacées voire supprimées, des installations sont remplacées par des structures moins onéreuses mais offrant une mauvaise sécurité, le personnel manque d'objets d'entretien courants (vannes, rivets), les fuites tardent à être colmatées. En , une équipe américaine d'UCC (avec à sa tête l'ingénieur J. M. Poulson) mène un audit et relève une , autant sur l'équipement manquant, mal agencé et mal entretenu que sur le personnel, insuffisamment formé et manquant de rigueur. Le directeur de l'usine, Mukund, leur répond cinq mois plus tard et annonce que les réparations auront lieu sous plusieurs mois, alors qu'il s'agit de dysfonctionnements importants, y compris dans les unités fabriquant le MIC et le phosgène. D. N. Chakravarty quitte l'usine de Bhopal en après avoir imposé des économies drastiques. UCC, la maison mère, constate que l'usine perd des millions de dollars et que la perspective des ventes pour le Sevin sont très médiocres. Ces résultats conduisent les directeurs à planifier le démantèlement de l'usine de Bhopal pour en réutiliser les équipements dans des unités au Brésil et en Indonésie. .
En 1984, après de multiples fermetures temporaires, deux des dix défaillances signalées en 1982 ne sont toujours pas corrigées.
Automne - hiver 1984
À l'automne 1984, Mukund fait désactiver les principaux systèmes de sécurité, estimant qu'ils sont superflus dans une usine à l'arrêt : la réfrigération au fréon, ainsi que les équipements servant de barrage en cas de fuite (la tour de décontamination à la soude caustique et la torchère). Le , l'usine cesse la production de Sevin. À partir de cette date, personne n'analyse le contenu des trois cuves d'isocyanate de méthyle. La montre une série de défaillances : elle n'aurait pas dû être remplie à plus de 50 % car, en cas d'instabilité du MIC, il doit rester possible d'injecter un produit pour enrayer le processus. Le et le , des opérateurs ont cherché à mettre le contenu de la cuve sous pression en y injectant de l'azote gazeux, sans succès. Cette manœuvre de routine, qui a échoué, devait permettre le transfert d'une partie de la . La cuve n'étant pas sous pression, n'importe quel contaminant peut s'y introduire. Plusieurs jours avant la tragédie, un ingénieur constate que la salle de contrôle ne peut plus afficher la température de la .
Soir du 2 décembre 1984 vignette|La cuve 610 en 2010. Lors des opérations de décontamination, elle a été démantelée et laissée de côté.