Thomas Bernhard, né le 9 ou le à Heerlen et mort le à Gmunden, est un écrivain et dramaturge autrichien.
Biographie Le germaniste et traducteur Bernard Lortholary divise la vie de Thomas Bernhard en trois grandes parties : les années de jeunesse, de sa naissance en 1931 jusqu'à 1950 ; suivies d'une période « mondaine » de quinze années durant laquelle l'écrivain s'affirme et vit « dans le monde », voyageant, se plongeant dans les milieux de la presse, de la littérature et de la musique, de 1950 à 1965 ; puis une ultime période recluse, jusqu'à sa mort en 1989, durant laquelle Bernhard demeure la plupart du temps retiré dans sa ferme de Haute-Autriche, sa biographie paraissant ne plus se réduire qu'à l'histoire de son œuvre et à ses péripéties, entre scandales, prix littéraires et créations théâtrales.
Naissance, enfance et années de jeunesse Cette première époque de la vie de Thomas Bernhard, en plus des travaux de biographes et des matériaux d'archive, est connue grâce à une série de cinq romans écrits entre 1975 et 1982 : L'Origine, La Cave, Le Souffle, Le Froid et Un enfant. Formant une autobiographie en cinq tomes, ces récits explorent les différentes étapes de la jeunesse de l'auteur. Bien que les biographes s'accordent sur leur inexactitude au niveau factuel, voire sur leur caractère parfois fictionnel, ils sont des témoignages significatifs des blessures reçues par Bernhard durant cette période de sa vie.
Origines Thomas Bernhard est le fils de Herta Bernhard et d'Alois Zuckerstätter. Sa mère travaille comme bonne à tout faire pour subvenir aux besoins de son père, l'écrivain . Son père, menuisier, est un homme instable qui change fréquemment de lieu de résidence et de profession. Ils se rencontrent au printemps 1930 à Henndorf, dans la région de Salzbourg, et Herta Bernhard tombe enceinte quelques mois plus tard, sans que la situation du couple soit régularisée. Alois Zuckerstätter refuse de reconnaître son fils, qu’il ne rencontrera jamais : Herta Bernhard a recours à la justice pour que la paternité soit reconnue.
Enceinte, Herta part à la mi- pour les Pays-Bas; car les chances d’y trouver du travail y sont plus élevées que dans une Autriche frappée par la crise; et pour s’épargner l’opprobre réservé habituellement aux filles-mères. C’est donc dans ce pays que naît Thomas Bernhard, le 9 ou le , au Moederschapszorg de Heerlen, foyer catholique d’assistance postnatale accueillant des mères célibataires, et école de sages-femmes.Dans une lettre à son père, Herta Bernhard raconte la sévérité de la maternité, où elle sert d’objet d’étude aux élèves, et dont elle voudrait partir le plus vite possible. Elle souffre de ne pouvoir travailler et veut pouvoir envoyer à nouveau de l'argent à ses parents. À partir du , elle se fait employer comme fille de cuisine. Ne parvenant pas à faire entrer son enfant à l'hôpital d'Amsterdam, elle le place en nourrice dans une famille de pêcheurs, puis dans un endroit mieux tenu à une demi-heure de Rotterdam.
Le biographe de Bernhard Hans Höller note que c’est dans ces blessures primitives de la première année de vie de l’écrivain que l’on peut trouver la source de qui parsèment l’œuvre de Bernhard.
À l’automne 1931, Herta revient à Vienne pour laisser Thomas à la garde de ses grands-parents, et repart tout de suite pour Rotterdam où elle est mieux payée. Elle ne revient définitivement en Autriche qu’en mai 1932, où elle s’établit à nouveau comme employée de maison. Elle loge chez ses divers employeurs, et, quand elle le peut, avec ses parents et son fils, Wernhardtstraße, 6, dans le de Vienne.gauche|vignette|272x272px|Immeuble de la Wernhardtstraße, 6 à Vienne : premier domicile autrichien de Bernhard.|alt=Photographie d'un immeuble ancien de quatre étages, avec une façade rose et blanche.
L'éducation du grand-père Le grand-père de Bernhard, Johannes Freumbichler, est un écrivain sans succès, qui a délaissé toute forme de travail salarié pour se consacrer à l’écriture, se faisant entretenir par sa femme, Anna Bernhard, et par sa fille. Les deux femmes lui sont entièrement dévouées, mais la famille vit dans la misère . En 1935, le manque d’argent est tel que les grands-parents sont forcés de quitter Vienne pour la campagne. Ils s’installent dans leur région natale, à Seekirchen, près de Salzbourg. Anna se fait embaucher par les paysans des environs pour subvenir aux besoins de la maisonnée. Pour le jeune Thomas Bernhard, cette période de vie chez les grands-parents est un temps heureux, qu'il décrit comme un « paradis » ; et qui marque le début de l’influence profonde du grand-père sur son petit-fils. Bernhard raconte dans plusieurs textes la formation majeure reçue de son grand-père, qui passe par la transmission d’une vision du monde, d’une certaine spiritualité, et par la rencontre d'artistes. L'enfant accompagne notamment son grand-père durant ses visites à Carl Zuckmayer, écrivain installé non loin de chez eux, qui lui fait une forte impression. Zuckmayer et sa femme Alice réunissent la fine fleur de l’intelligentsia et du monde artistique autrichien : on peut croiser chez eux Stefan Zweig, Max Reinhardt, Fédor Chaliapine, Thomas Mann, Gerhart Hauptmann… Bernhard a pour la première fois l’occasion d’observer les cercles mondains et intellectuels.
L'événement le plus important de la carrière littéraire du grand-père est dû au soutien indéfectible de sa femme Anna Bernhard et des Zuckmayer. Anna Bernhard fait parvenir, à l’insu de son mari, le manuscrit de son roman Philomena Ellehub à Alice Zuckmayer, qui entame un gigantesque travail de correction et de remaniement, coupant 400 pages de texte. Recommandée par Carl Zuckmayer, cette version épurée est publiée par l’éditeur viennois Zsolnay le . La parution est un succès, les critiques sont positives dans la presse et Freumbichler reçoit le Prix d'État de littérature grâce à l'appui de Zuckmayer. C’est, à 56 ans, l'unique succès public du grand-père.
Johannes Freumbichler n'a de cesse de préparer son petit-fils à une carrière artistique, de scruter et encourager le moindre don qu’il croit déceler; projetant ses espérances sur Thomas. Alors que Thomas n’a que 5 ans, il écrit dans une lettre :
Le grand-père et le petit-fils sont parfaitement unis. Tous les jours, Freumbichler emmène Thomas en balade, passant avec lui le temps qu'il ne consacre pas à l'écriture. Certains spécialistes de Thomas Bernhard notent le paradoxe entre l'adulation que l'écrivain voue à son grand-père, et l'irresponsabilité de ce dernier, qui se désengage toute sa vie des questions matérielles, exploitant le travail de sa femme et de sa fille pour se consacrer à l'écriture, tandis que la famille survit dans des conditions précaires.
En 1937 se clôt la parenthèse idyllique de la vie chez les grands-parents. Herta Bernhard épouse Emil Fabjan, garçon coiffeur, qui devient le beau-père de Bernhard. Envers ce tuteur, plutôt absent, Bernhard se montre dans ses textes autobiographiques relativement sympathique. Le chômage qui sévit en Autriche pousse le couple à quitter le pays, ils emménagent avec Thomas à Traunstein en Allemagne, petite ville bavaroise, dans les montagnes au bord du Chiemsee. Âgé de 7 ans, il vit mal le déménagement, l’éloignement de son grand-père; sa scolarité devient catastrophique. Il tente de se suicider en se pendant, mais la corde se rompt. D’autres tentatives sont commises durant l’enfance et l’adolescence, connues par les rapports qu’en fait le grand-père dans son journal et les récits autobiographiques de Bernhard. La venue du grand-père, qui s’installe à Ettendorf, près de Traunstein, ne suffit pas à améliorer la situation scolaire et psychologique de l’enfant. vignette|289x289px|Soldats allemands acclamés par la population dans les rues de Salzbourg lors de l'Anschluss, 13 mars 1938.|alt=Des soldats passent à cheval devant une foule réjouie qui leur adresse des saluts nazis, certaines personnes tiennent des fanions à croix gammée. En arrière-plan, la citadelle de Salzbourg et des bâtiments historiques. En 1938, l'Allemagne nazie annexe l'Autriche lors de l’Anschluss. Ces bouleversements étouffent la suite de la carrière littéraire du grand-père : juifs, les Zuckmayer se réfugient aux États-Unis; tandis que des textes de Freumbichler se heurtent à la censure nationale socialiste.
Une adolescence sous le joug du nazisme et du catholicisme (1944-1945) L'enfance et l'adolescence de Bernhard sont marquées par les violences subies de la part de différentes institutions éducatives étatiques. La première source de ces violences est le système d'éducation nazi.
Bernhard est victime des méthodes d'éducations nazies pour la première fois en 1941, lorsqu'il est envoyé par une infirmière de l'aide sociale en séjour dans un foyer pour enfants difficiles en Thuringe. Il est ensuite contraint d'entrer au Jungvolk (subdivision des Jeunesses hitlériennes pour les enfants de 10 à 14 ans), en 1942. Même s'il y est lui-même défavorable, son grand-père le presse de surmonter sa répulsion : en effet, la participation à l'organisation est obligatoire et les familles réfractaires peuvent être sanctionnées.
Le , Bernhard entre à la Andräschule, collège d'enseignement secondaire préparatoire au lycée, et loge dans l'internat de la Schrannengasse, à Salzbourg. Cet internat est au centre du roman L'Origine. Qualifié dans celui-ci de , il est dirigé par un ancien SA du nom de Grünkranz, aux méthodes violentes. Comme Bernhard prend des leçons de violon, il est autorisé à rester seul pour répéter dans une petite pièce où sont stockées les chaussures. Ces moments constituent son unique répit dans cet environnement autoritaire et carcéral. Il est de nouveau pris de pensées suicidaires et raconte dans L'Origine avoir tenté de se pendre dans la pièce aux chaussures avec ses bretelles.
Le quotidien des pensionnaires est de plus en plus troublé par les alertes aériennes, qui deviennent si fréquentes qu'il est difficile de faire cours. La population de Salzbourg, à chaque alerte, se réfugie dans des galeries creusées dans la montagne où certains habitants meurent d'asphyxie. Le , la ville est bombardée une première fois. Puis les bombardements s'enchainent : la ville de Salzbourg subit de lourdes pertes, beaucoup d'habitants sont tués; de nombreux quartiers et monuments, tels que la cathédrale, sont détruits ou endommagés. Bernhard et ses camarades, après les bombardements, profitent du trajet entre les abris et l'internat pour déambuler dans les décombres de la ville. Dans L'Origine, il raconte que c'est lors d'une de ces déambulations, que, voyant une main d'enfant arrachée par terre, il réalise l'horreur de la guerre :
La vie à Salzbourg devenant de plus en plus dangereuse et difficile, sa grand mère Anna Bernhard vient le récupérer durant l'année scolaire et le ramène à Traunstein, en Bavière. Bernhard y retrouve le reste de sa famille, à l'exception de son beau-père Emil Fabjan, mobilisé. Il exerce temporairement quelques petits travaux, généralement en échange de denrées alimentaires. Il est ainsi employé occasionnellement par un horticulteur, un boulanger, ou comme livreur pour une auberge. Traunstein est bombardée également en et les bâtiments de l'horticulteur détruits. Il passe l'été 1945 à Traunstein. Emil Fabjan rentre de la guerre. Bernhard fait une nouvelle tentative de suicide au moyen de somnifères, connue grâce aux carnets du grand-père.