Uluburun (ou Ulu Burun ; « grand cap » en turc) est un site archéologique sous-marin, situé au sud de Kaş, en Turquie, dans la mer Méditerranée, où a été retrouvée une épave du dernier tiers du , durant l'âge du bronze récent. L'embarcation, longue d'environ , capable de supporter un chargement de plus de , reposait à plus de de profondeur au moment de sa découverte.

Repérée en 1982, elle a été fouillée de 1984 à 1994. Elle a livré une grande quantité d'objets très divers. Ses principaux chargements sont des lingots en cuivre et d'autres en étain (pour fabriquer du bronze), des jarres de résine de térébinthe, des céramiques peintes et du verre brut. Mais elle a également livré divers objets luxueux, des effets personnels et objets utilitaires, offrant une abondante documentation. Au moment de son naufrage, le bateau naviguait depuis l'est, sans doute le Levant et/ou Chypre, vers l'ouest, à destination du monde égéen, probablement vers une ville de la civilisation mycénienne en Grèce continentale. En plus de son équipage, des marchands d'origine levantine (cananéenne) se trouvaient sur le bateau, ainsi que des personnes originaires de Grèce, voire plus au nord dans les Balkans.

Depuis sa découverte, l'épave d'Uluburun a fait l'objet de nombreuses études, qu'il s'agisse d'analyses sur son chargement ou de propositions sur sa signification économique voire politique. Elle n'est certes pas la plus ancienne épave maritime mise au jour en Méditerranée, mais elle est celle dont la cargaison est la plus riche et elle apporte un éclairage sur la circulation des biens à longue distance à une période du Bronze récent pour laquelle ils étaient déjà très étudiés à partir des archives d'el-Amarna en Égypte et d'Ougarit en Syrie.

On y voit couramment une cargaison destinée à un personnage ou un groupe riche et puissant, peut-être un roi mycénien, ou du moins, à une institution royale et des membres de l'élite. Mais il est impossible de déterminer s'il s'agit de présents envoyés dans le cadre de relations diplomatiques ou bien de marchandises acquises dans le cadre de transactions commerciales privées par des marchands pour le compte d'un commanditaire.

Découverte et fouilles thumb|left|Localisation du site de l'épave (X rouge) à l'échelle régionale.|alt=Carte de la côte turque dans la région de Kaş avec la localisation de l'épavec d'Uluburun. thumb|Reproduction du site des fouilles au musée d'archéologie sous-marine de Bodrum.|alt=Reproductions de poteries et de lingots de cuivre étalés dans le sable.

Le site de l'épave est localisé à au large du côté est du cap, à environ de sa pointe. À l'été 1982, lors d'une plongée à la recherche d'éponges, un jeune pêcheur turc repère des objets que le capitaine du navire reconnut pour être des lingots de cuivre « en forme de peau de bœuf » datant de l'âge du bronze. Ce dernier en informe George Bass, qui dirige les campagnes de prospection de l'Institute of Nautical Archaeology (INA) de l'université A&M du Texas. En 1967, Bass avait découvert une première épave datant de la fin de l'âge du bronze (vers ) au cap Gelidonya, situé une soixantaine de kilomètres à l'est d'Uluburun, qui avait justement livré de nombreux lingots de cuivre semblables.

Une première prospection à l'automne confirme la présence de lingots de cuivre et de céramiques, qui permettent une datation vers la fin du Les fouilles à proprement parler commencent l'année suivante, révélant rapidement la richesse de l'épave. Elles durent onze saisons, jusqu'en 1994. Elles sont menées sous la direction de Bass puis sous celle de l'archéologue turc Cemal Pulak. Ces fouilles se révèlent délicates pour plusieurs raisons. Le navire reposait entre et de profondeur, sur une pente couvrant une surface totale d'environ , le long de laquelle s'était dispersée une partie la cargaison après la disparition de l'essentiel de l'embarcation. La profondeur avait certes préservé le site d'un sauvetage ou d'un pillage, mais elle complexifiait aussi le travail des archéologues en limitant le nombre et la durée des plongées : chaque plongeur ne pouvait faire sur une journée que deux plongées de vingt minutes maximum. Durant les onze campagnes de fouilles, plus de sont enregistrées, pour plus de passées sous l'eau.

Contexte thumb|left|La situation géopolitique du Proche-Orient et de la Méditerranée orientale vers la fin du et le début du , avec la localisation des épaves d'Uluburun et du cap Gelidonya.|alt=Carte du Moyen-Orient avec la localisation des principales puissances politiques de la fin de l'âge du bronze : Hittites, Assyrie, Babylone, Élam, Égypte.

L'épave d'Uluburun est une source d'information précieuse sur la circulation des biens à longue distance et par voie maritime en Méditerranée orientale durant le Bronze récent (v. 1600-1200 av. J.-C.), car elle se rattache à un contexte de développement des échanges maritimes à longue distance documentés par ailleurs dans les archives contemporaines d'Ougarit et d'el-Amarna, ainsi que des découvertes archéologiques effectuées sur divers sites continentaux et quelques autres épaves. La documentation d'Uluburun s'accorde aux autres témoignages de la période sur la circulation des biens à longue distance, qui indiquent qu'elle est multi-directionnelle, marquée par des réexpéditions des biens depuis des lieux de transit, et une certaine diversité..

Par la richesse et la diversité de sa cargaison, l'épave d'Uluburun demeure à ce jour le témoignage archéologique le plus éloquent du développement des échanges maritimes sur la Méditerranée orientale durant l'âge du Bronze récent. Elle documente plus précisément les relations entre le Levant et le monde égéen. Deux autres épaves de la même période documentant les échanges à longue distance ont été fouillées, celle du cap Gelidonya (Turquie) et celle se trouvant au large du cap d'Íria (Grèce, Argolide), toutes les deux plus tardives (v. fin ). Mais elles ont livré des cargaisons plus modestes et bien moins diversifiées, des lingots de cuivre pour la première et des céramiques chypriotes pour la seconde. En juin 2024 une épave de la même période a été identifiée en haute mer, à au large d'Israël et à de profondeur, ce qui en fait la première épave du Bronze récent repérée en eaux profondes. Des jarres cananéennes ont été remontées à la surface.. Des vestiges de diverses épaves de l'âge du bronze ont également été identifiés dans la baie de Neve Yam au large du mont Carmel. La plus importante est datée de la période de transition entre l'âge du bronze et l'âge du fer (), et a elle aussi fourni des lingots de cuivre, confirmant l'importance de ce produit dans les échanges maritimes..

thumb|Lettre d'Amarna : le roi d'Alashiya (Chypre) écrit au roi égyptien qu'il ne peut pas envoyer beaucoup de cuivre parce qu'une épidémie frappe son pays, lui promettant de lui en envoyer plus, plus tard, à la condition que de l'argent lui soit envoyé. British Museum.|alt=Tablette d'argile inscrite de signes cunéiformes, divisée en sections séparées par des traits horizontaux.

Du point de vue politique, cette période est marquée par un partage du Proche-Orient et de la Méditerranée orientale entre quelques grandes puissances exerçant leur suzeraineté sur des royaumes plus petits, des « grands rois » entretenant des relations diplomatiques attestées par les lettres d'Amarna. L’Égypte du Nouvel Empire (dernière partie de la dynastie) exerce sa domination sur la majeure partie du Levant, notamment le sud, le pays de Canaan, divisé en plusieurs petits royaumes dont la vie politique tumultueuse est elle aussi documentée par les lettres d'Amarna. L'archéologie témoigne d'un certain dynamisme des villes côtières, bien intégrées dans les réseaux d'échanges, mais ces royaumes ne sont pas tous prospères. L'autre grande puissance de la région sont les Hittites, qui après une période de retrait ont pris le contrôle de la partie nord de la Syrie jusqu'alors dominée par le Mittani, et placent aussi sous leur domination des vassaux égyptiens tels qu'Ougarit et Qadesh. L'île de Chypre est probablement dominée par le royaume nommé Alashiya, qui n'est pas une puissance militaire de premier plan, mais traite d'égal à égal avec les grands royaumes, notamment parce qu'il dispose d'importants gisements de cuivre, métal nécessaire pour forger des objets en bronze. La situation politique de l'est de l'Anatolie et du monde égéen est moins bien connue faute de sources. Le principal royaume de l'est anatolien, l'Arzawa, a été vaincu par les Hittites. Pour le monde égéen, un royaume appelé Ahhiyawa est attesté par quelques sources hittites, et pourrait correspondre à une partie de la civilisation mycénienne, qui a laissé des sources écrites en linéaire B, qui ne documentent pas sa situation politique (on ne sait pas s'il y avait plusieurs royaumes indépendants ou une puissance dominante)...

Le bateau

Si on se fie aux représentations de navires de la période, notamment celles peintes dans la tombe de Qenamon (fin ) représentant des bateaux de marchands levantins semblables à celui d'Uluburun, ils ont une coque pansue, un pont recouvrant une cale, comprennent un mât central sur lequel est montée une grande voile carrée, ainsi qu'un nid-de-pie pour l'observation. De grandes rames servent de gouvernail, d'autres pour déplacer le bateau quand il n'y a pas assez de vent, mais les techniques de l'époque ne permettent manifestement pas de bien naviguer vent de face.

La coque du navire naufragé à Uluburun a presque entièrement disparu. Elle n'est préservée que par endroits, notamment au niveau de la quille. En fonction de la disposition de la cargaison, il a été évalué que le bateau était long d'environ et large d'environ , pour une capacité de charge d'au moins . Pour les standards de l'époque, c'est probablement un gros bateau. Il avait été avancé que des navires d'une vingtaine de mètres de long aient existé au Bronze récent, mais cela a été remis en cause..

Malgré leur modestie, les vestiges sont très importants puisqu'ils constituent le plus ancien témoignage d'un navire de haute mer en Méditerranée et donnent des indications appréciables sur les méthodes de construction, qui peuvent être comparées à celles des navires fluviaux égyptiens. Les planches sont en bois de cèdre du Liban, ce qui rejoint les sources écrites levantines de l'âge du bronze qui en font le matériau privilégié pour la construction de navires. La datation des bois (par dendrochronologie) indique qu'ils ont été abattus dans le deuxième tiers du .

Concernant les techniques de construction, ce navire a livré le plus ancien exemple connu archéologiquement de quille (une « proto-quille » selon Pulak), qui démontre une compréhension du besoin de renforcer le centre du navire. Elle est plus large que haute (28 × ), ce qui la différencie de celles des navires grecs et romains. Les fragments récupérés indiquent également que les parties de la coque sont assemblées par la méthode des tenons et mortaises, déjà attestée auparavant en Égypte, et qui devait par la suite être diffusée par les Phéniciens. Les tenons et les chevilles d'assemblage étaient faits en bois de chêne. Cette méthode devait garantir la robustesse de l'embarcation.

thumb|Une des ancres retrouvées dans l'épave d'Uluburun. Poids : 148,3 kg. Musée d'archéologie sous-marine de Bodrum.|alt=Ancre en grès, bloc de pierre taillé de forme trapézoïdale avec un trou dans sa partie supérieure.