vignette|300px|Négriers arabes et leurs captifs noirs au Sahara, .
La « traite orientale », comprenant la « traite arabe » ou « traite arabo-musulmane », est le commerce d'esclaves ayant approvisionné les espaces du Proche-Orient ancien durant l'Antiquité, puis dans le monde arabo-musulman du , avec un maximum aux . Il s'agit du pendant symétrique de la « traite occidentale » qui désigne le commerce triangulaire de la côte occidentale de l'Afrique qui a approvisionné les espaces du Nouveau monde, et qui englobe la « traite atlantique ». Les esclaves de la traite orientale provenaient principalement d'Afrique subsaharienne, d'Afrique du Nord-Ouest, d'Europe méditerranéenne, des pays slaves, du Caucase et du sous-continent indien, et étaient importés au Moyen-Orient, au Proche-Orient, en Afrique du Nord, dans la corne de l'Afrique et dans les îles de l'océan Indien ; leurs statuts et conditions respectifs sont indiqués dans l'article Esclavage dans le monde musulman.
Justifications religieuses et raciales Le Coran ne contient pas de verset justifiant explicitement l'asservissement des populations noires par une hiérarchie raciale, par contre, la tradition du savoir dans l'islam a élaboré des théories qui ont contribué à légitimer la pratiqueBernard Lewis, Race and Color in Islam, Harper and Row, New York-Londres, 1971..
La théorie climatique d'Ibn Khaldoun L'historien et sociologue Ibn Khaldoun (1332-1406), auteur de la Muqaddima, est une figure intellectuelle majeure de l'histoire islamique. Dans son livre, il développe une théorie climatique qui établit une hiérarchie entre les populations en fonction de leur environnement géographique. Pour les populations d'Afrique subsaharienne, qu'il désigne sous le terme de Soudan (Bilād al-Sūdān, « pays des Noirs »), il écrit : "Les nations nègres sont en règle générale dociles à l'esclavage, parce qu'ils ont des attributs tout à fait voisins de ceux d'animaux stupides." Il écrit également que les "seuls peuples à accepter l'esclavage sont les Nègres, en raison d'un degré inférieur d'humanité, leur place étant plus proche du stade de l'animal." La chaleur excessive des régions tropicales produirait sur leurs habitants une « complexion » et un caractère proches de ceux des animaux, les rendant naturellement enclins à la servitude. L'historien rejette en revanche la thèse de la Malédiction de Cham comme explication de la couleur de peau, qu'il attribue uniquement à des facteurs climatiquesIbn Khaldoun, al-Muqaddima, cité dans le projet RELRACE (Université du Mans) – l'historien rejette la malédiction de Cham et attribue la couleur de peau à la théorie des climats. Voir également l'analyse de Farid Bouchiba, « Ibn Khaldun, les Noirs et la malédiction de Cham (II) » , et Lucette Valensi, compte rendu de Bernard Lewis, Race and Color in Islam, in Annales, 1973 ..
La pensée d'Ibn Khaldoun dans l'historiographie Dans Race and Color in Islam (1971), l'orientaliste Bernard Lewis montre qu'Ibn Khaldoun s'inscrit dans une tradition savante marquée par des préjugés de couleur. Selon lui, la théorie des climats présente l'Africain comme ignorant et dépourvu d'intelligence. Ibn Khaldoun voit les Noirs comme proches de l'animal, ce qui rend leur servitude dans l'empire musulman naturelle et justifiée à ses yeux. L'historien souligne toutefois que cette hiérarchie raciale, si elle justifie l'esclavage des Noirs, n'empêche pas certains esclaves blancs d'accéder aux plus hauts degrés de l'administration et de l'armée, tandis que les Noirs restent cantonnés aux niveaux inférieurs de l'échelle socialeLucette Valensi, compte rendu de Bernard Lewis, Race and Color in Islam, in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1973, vol. 28, n° 3, pp. 657-658 : « Mais si les esclaves blancs peuvent accéder aux plus hauts degrés de l'administration et de l'armée, les Noirs restent aux niveaux inférieurs de l'échelle sociale. » . Si le Coran ne racialise pas l'esclavage, la tradition savante a en revanche produit des justifications qui ont permis de pérenniser la pratique. Cette hiérarchie raciale, construite sur des siècles par les plus grands savants de l'islam et codifiée dans le droit islamique, précède de plusieurs siècles les hiérarchies raciales européennes.
L'historien François Renault, dans un compte rendu publié dans la Revue française d'histoire d'outre-mer (1986), écrit : "Ibn Khaldun, qui les dénomme plutôt Sudan, les décrit comme vivant une existence proche de la bête, et en attribuant ces conditions au climat, il semblait [...]".
Les juristes et la tradition savante Bien avant Ibn Khaldoun, d'autres savants avaient déjà contribué à installer ces représentations dans la tradition savante. Dès le IXe siècle,Ibn Qutayba décrivait les Africains noirs comme "laids et difformes", expliquant que la chaleur de leur pays comprimait leur corps dans le ventre de leur mère et rendait leurs cheveux crépus, signe pour lui d'infériorité.
La malédiction de Cham, ce récit biblique (Bible hébraïque) où Noé maudit son fils Cham et ses descendants pour en faire les esclaves de ses frères, a été reprise par des commentateurs musulmans comme Tabari au , qui s'était nourri des travaux de savants convertis issus de la tradition juive. Une fois entrée dans le patrimoine islamique, cette histoire a servi à justifier l'asservissement des Noirs d'Afrique, présentés comme descendants de Cham et donc voués par Dieu à la servitude.
Dans les siècles qui suivent, juristes et théologiens intègrent ces conceptions dans le fiqh (jurisprudence islamique). Ce droit islamique fixe précisément qui peut être réduit en esclavage et dans quelles conditions. Ces textes ne sont pas des justifications venues après coup : ils sont le cadre juridique premier de la pratique, élaboré et appliqué par les institutions islamiques elles-mêmesVoir notamment Marta García Novo, « Droit islamique et esclavage dans les Réponses d’Aḥmad Bābā », in Droit et esclavages, 2022 ; Seydi Diamil Niane, « Le Maroc noir : une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam », Afrique en mouvement, 2020 ; Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East, Oxford University Press, 1990..
Taux de mortalité structurels Les conditions de la déportation dans le cadre des traites orientales étaient marquées par une mortalité massive, tant lors des traversées que lors des opérations de castration pratiquées sur les esclaves masculinsPour la mortalité lors de la traversée du Sahara, voir François Renault, « La traite transsaharienne des esclaves », Revue française d'histoire d'outre-mer, 1993, qui évalue la mortalité entre 20 et 25 % ; d'autres estimations vont jusqu'à 50 % (« La traite transsaharienne : 13 siècles d’oubli », NOFI.media, 2025 ). Sur la castration, l'article « Castration » de Wikipédia, citant Tidiane N'Diaye, indique un taux de mortalité de 75 à 80 % pour les adultes et de 30 à 40 % pour les enfants . Voir également les propos de l'historien M'Hamed Oualdi sur BBC News Afrique ..
Traversée du Sahara La traversée du Sahara durait plusieurs semaines et soumettait les captifs à des conditions très rudes : des chaleurs intenses le jour, des nuits glaciales, et une soif, une faim et une fatigue constantes. Selon l'historien Ralph Austen, le taux de mortalité sur ces routes se situerait entre 10 et 20 % au minimum. D'autres estimations, comme celle citée par Le Monde en 1991, font état de pertes bien plus lourdes : pour qu'une caravane de 300 déportés arrive à destination, il aurait fallu en faire partir 1 500. Entre 900 000 et 1,8 million de personnes seraient mortes dans le désert, sur les 9 millions de déportés par la traite transsaharienne. L'historien François Renault, dans une note publiée en 1993 par la Revue française d'histoire d'outre-mer, rappelle que ces estimations s'appuient sur des travaux quantitatifs sérieux, notamment ceux de Ralph Austen. Ses recherches sur les XVIe-XIXe siècles sont aujourd'hui une référence.
Castration et mortalité Les jeunes hommes noirs qui étaient destinés aux harems et aux fonctions de garde étaient castrés : une autre cause majeure de mortalité. Les sources historiques indiquent un taux de mortalité compris entre 66 et 80 % pour ces opérations, soit deux jeunes hommes sur trois. Elles étaient pratiquées dans des conditions sanitaires très précaires, sans anesthésie ni soins post-opératoires adaptés. Les survivants, devenus eunuques, étaient ensuite vendus à des prix élevés sur les marchés. Pratiquée pendant des siècles dans le monde musulman, la castration des Noirs a contribué à l'absence de populations masculines d'Afrique subsaharienne dans les sociétés arabes. Elle explique en grande partie pourquoi, contrairement à la traite atlantique, les traites orientales n'ont pas produit de communautés noires visibles autour de la Méditerranée.
Conséquences démographiques La mortalité liée à la traversée et à la castration a eu des conséquences démographiques durables. L'absence de descendance masculine, associée au caractère héréditaire de l'esclavage, a empêché l'émergence de communautés noires libres en Méditerranée, contrairement à ce qui s'est produit dans les Amériques. L'historien Ralph Austen estime à 1,6 million le nombre d'esclaves introduits dans les régions méditerranéennes, un chiffre qui ne reflète pas les millions de morts sur les routesFrançois Renault, « La traite transsaharienne des esclaves », Revue française d'histoire d'outre-mer, 1993, vol. 80, n° 300, pp. 467-477 ; Ralph A. Austen, « The Mediterranean Islamic Slave Trade out of Africa: A Tentative Census », Slavery and Abolition, vol. 13, n° 1, 1992, pp. 214-248 . Voir également « La traite oubliée des négriers musulmans », L'Histoire ..
Traite orientale ancienne vignette|Représentation d'un marchand d'esclaves - Perse antique. vignette|Représentation d'étrangers fabriquant des briques - Tombe de Rekhmirê - Égypte antique.
Antiquité Dès l'Antiquité, l'esclavage est mentionné dans l'une des plus anciennes sociétés connues possédant une écriture : Sumer. L'esclave, dont les écrits sumériens nous apprennent qu'il peut l'être pour dettes et à titre temporaire (c'est alors une sorte de contrainte de remboursement par corps) peut être acheté, vendu, voire marqué au fer rouge en cas de faute. Il peut cependant aussi épouser une femme libre, posséder un commerce dont par exemple il aurait hérité et même racheter lui-même sa liberté. À Babylone, le Code de Hammurabi limite par ailleurs quelques abus : ainsi, il interdit de séparer un esclave du reste de sa famille (conjoint et enfants). D'autres civilisations du Croissant fertile ont aussi pratiqué l'esclavage : les Hourrites ou les Hébreux par exemple.