L'expédition française en Corée de 1866 (coréen : 병인양요, Byeong-in yangyo) est une opération militaire menée par la France du Second Empire en réponse à l'exécution de plusieurs missionnaires catholiques français par les autorités du royaume de Joseon. Elle se déroule en octobre et , principalement sur l'île de Ganghwa, à l'embouchure du fleuve Han, et marque la première intervention armée d'une puissance occidentale contre la Corée.
Dirigée par le contre-amiral Pierre-Gustave Roze, la flotte française composée de sept navires débarque une force de plusieurs centaines de fusiliers marins. Les troupes s'emparent de plusieurs positions fortifiées et du siège du gouverneur local, ainsi que d'archives royales (Uigwe). Toutefois, en raison d'une résistance coréenne persistante, d'un terrain difficile et d'un manque de renforts, les forces françaises évacuent l'île après deux semaines d'occupation.
L'expédition n'atteint pas ses objectifs diplomatiques ou religieux, et la Corée reste fermée aux étrangers. Elle suscite néanmoins une prise de conscience chez les autorités coréennes quant à la menace représentée par les puissances occidentales avant les expéditions ultérieures des États-Unis (1871) et du Japon (1875).
Contexte et origines thumb|L'évêque Siméon François Berneux, de la Société des Missions étrangères de Paris, est torturé et décapité le 7 mars 1866 Newsletter of the District of Asia," (Jan-Jun 2001) "A Korean Martyr for the Society of St Pius X : St Siméon François Berneux, Bishop and Martyr, Apostolic Vicar of Korea (1814 – 1866)..
La France pénètre en Corée par l'intermédiaire de la Société des Missions étrangères de Paris, présente en Asie depuis le et largement à l'origine des conversions à la religion catholique.
En , le pape crée le vicariat apostolique de Corée dont le premier évêque titulaire est Barthélemy Bruguière. En 1836, après la mort de ce dernier, les pères Pierre Maubant et Jacques Chastan administrent le vicariat avant d'être rejoints par , nouveau vicaire apostolique. La tâche de ces missionnaires s'avère difficile car ils doivent vivre dans une semi-clandestinité.
En , le ministre de droit Yi Chi-Yon conseille d'éliminer les catholiques et publie un édit visant à mettre fin à cette . Les trois prélats sont arrêtés en août, torturés, condamnés à mort et décapités le . Ces exécutions et les arrestations de croyants ne suffisent pas à arrêter les progrès du catholicisme. En 1845, , nouveau vicaire apostolique, accompagné du père Antoine Daveluy, débarquent en Corée, conduits, depuis Shanghai, par le père André Kim Taegon.
En , deux ans après la signature du traité de Nankin avec la Grande-Bretagne, la Chine conclut avec la France le traité de Whampoa, lui-même suivi d'un édit de tolérance pour la religion catholique dit de Tao-Kouang. Il est alors décidé de demander à la Corée vassale des explications sur le meurtre des trois missionnaires. Au cours d'une expédition (3/), le vice-amiral Jean-Baptiste Cécille, à bord de la frégate La Cléopâtre, accompagnée de deux autres navires La Victorieuse et La Sabine, s'en va remettre aux autorités coréennes une lettre en ce sens, précisant qu'on viendra chercher la réponse l'année suivante. Le capitaine de vaisseau Lapierre est chargé de cette mission qui s'achève assez piteusement le par l'échouage sur des hauts fonds, mal signalés sur les cartes d'origine anglaise, de l'île de Singsang (province du Cholla) de ses deux frégates La Gloire et La Victorieuse. Le gouvernement coréen fait savoir que les missionnaires ont été condamnés selon les lois coréennes car . Le commandant Lapierre réfute ces arguments et répond que
On en resta là pendant plusieurs années malgré les demandes réitérées des diplomates français en poste en Chine au gouvernement impérial de pour d'autres expéditions, lequel ne prêta pas plus d'attention aux appels des missionnaires.
En 1850, un nouveau roi, Cheoljong, monte sur le trône de Corée et manifeste plus de tolérance que son prédécesseur envers les catholiques. En 1856, Siméon François Berneux remplace Ferréol, mort trois ans plus tôt, aux fonctions de vicaire apostolique. En 1859, estime que le nombre de Coréens croyants atteint presque Charles Dallet, Histoire de l'Église de Corée, volume 2, .. En 1866, on compte , deux évêques et dix missionnaires Daniel C. Kane, « Heroic Defense of the Hermit Kingdom » Military History Quarterly 2 (été 2000): 38-47. (1999), 2..
En 1864, le roi Kojong est intronisé à l'âge de . Le régent de droit est alors son père Taewon'gun (ou Heungseon Daewongun, littéralement : prince de la grande cour, titre traditionnel). Peu après, la Russie impériale qui, depuis des années, ne cachait pas ses ambitions sur la Corée envoie des émissaires à Kyonghung pour demander l'ouverture de relations commerciales. Éconduits, les Russes continuent avec insistance de chercher à entrer en contact avec les autorités provinciales qui s'en inquiètent. En , un navire russe se présente dans le port de Wonsan pour demander une fois de plus l'ouverture de négociations. Les catholiques de Corée, et leurs contacts à la cour, y voient un moyen de faire avancer leur cause en suggérant une alliance entre la France et la Corée pour repousser les Russes.
vignette|Pierre Henri Dorié, des Missions étrangères de Paris, martyrisé en Corée en 1866.
Le régent paraît d'abord ouvert à cette idée et accepte de rencontrer des missionnaires, qui, dit-on, doivent proposer un plan. On ne connaît pas exactement les causes du subit revirement du régent qui aurait pu s'estimer l'objet d'une impolitesse de la part des missionnaires, ce qu'il reproche vivement au secrétaire Nam Chong-sam, catholique, et refuse de recevoir et le père Daveluy.
Plusieurs autres facteurs ont peut-être amené Taewon'gun à prendre finalement la décision de réprimer les catholiques : le fait qu'à l'intérieur de la Chine, ouverte aux occidentaux après la deuxième guerre de l'opium, débutée en 1856 et remportée en 1860, les persécutions contre les chrétiens allaient en s'amplifiant, et, surtout, que la révolte des Taiping de 1865 en Chine, qui avait été inspirée par les doctrines chrétiennes, puisse survenir aussi en Corée.
L'éradication du catholicisme en Corée a donc pu paraître au régent comme une mesure propre à renforcer la sécurité de la Corée. Dans le même temps, cela lui donnait l'occasion de se débarrasser définitivement d'une faction puissante à la cour, quoique mineure, qui y pratiquait et y promouvait le catholicisme.
L'évêque Berneux est arrêté à Séoul en , torturé puis décapité le ; les arrestations et le massacre de huit autres prêtres français ainsi que de nombreux fidèles coréens et de leurs sympathisants suivent. « On estime à (nombre signifiant « une infinité » en Asie) le nombre de tués en quelques mois », la plupart ayant été exécutés à un endroit appelé Jeoldu-san à Séoul sur les rives du Han.
Vers le début du mois de juillet, l'un des trois missionnaires qui avaient réussi à échapper aux recherches, le père Félix-Claire Ridel, accompagné de quelques catholiques coréens, réussit à gagner Tchefou dans la province du Shandong, en Chine, à bord d'une jonque. Il y rencontre le contre-amiral Pierre-Gustave Roze, commandant la division navale des mers de Chine. Indigné, et se remémorant les précédents massacres de 1839 restés impunis (vide supra), celui-ci écrit le : « Dans cette conjoncture, il me semble de toute nécessité de ne pas laisser sans une réparation éclatante un attentat barbare dont nos compatriotes ont été les victimes et dont la perpétration émane de la volonté royale… » Roze, en bon marin, mettait d'abord en avant la nécessité de reconnaître, préalablement à toute action, des côtes si mal connues et si peu fréquentées. Il concluait : . Il fut convoqué à Saïgon par son supérieur le gouverneur de Cochinchine, commandant en chef des forces navales françaises en Extrême-Orient, l'amiral Pierre-Paul de La Grandière, qui compta par sa compétence parmi tous les amiraux-gouverneurs qui se succédèrent à Saïgon, pour conférer sur ce qu'il convenait de faire, notamment en fonction des moyens navals disponibles.
En son absence, Henri de Bellonet, ministre français en poste à Pékin, crut bon de prendre l'affaire en main. Il exigeait qu'une réponse énergique soit donnée aux actes de violence coréens afin que la sécurité des ressortissants français soit enfin assurée. Menant une intense activité diplomatique auprès des autorités chinoises, de Bellonet alla jusqu'à tenter de faire intervenir le prince Kong, frère de l'empereur de Chine, en tant que suzerain. Mais les Chinois ne tenaient pas à s'embarrasser de problèmes supplémentaires et éludèrent la question. De sa propre autorité, de Bellonet déclara alors le roi de Corée déchu et que rien ne s'opposait plus à la conquête de ce pays : ordre fut donné au commandant du Primauguet, stationné à Shanghai, d'envoyer des canonnières reconnaître les côtes de la Corée.
À son retour dans les eaux chinoises au début du mois de septembre, le contre-amiral Roze n'admit pas que M. de Bellonet se substituât à lui et lui fit savoir sa totale désapprobation. D'ailleurs les actions de Bellonet ne reçurent en aucun cas l'aval du gouvernement de et firent l'objet d'un blâme officiel.
Les préliminaires (18 septembre - 3 octobre 1866)
En accord avec ses supérieurs et investi des plus larges pouvoirs d'appréciation, Roze embarqua sur le Primauguet accompagné du père Ridel et des marins coréens qui avaient conduit ce dernier en Chine, et, avec l'aviso Déroulède et la canonnière Le Tardif appareilla pour la Corée pour une mission de reconnaissance et de relevés hydrographiques. Dans un premier temps, il investit l'île de Kanghwa assurant ainsi le blocus de la voie fluviale conduisant à Séoul. Puis il remonta prudemment le fleuve Han, cours d'eau aux forts courants et sujet à l'influence des fortes marées de cette région côtière, dangereux pour la navigation de navires quelque peu importants et à fort tirant d'eau, canonnant au passage les obstacles mis sur sa route par les Coréens. Au mouillage de Séoul il fit un relevé des défenses de la ville. Et s'en retourna…
L'expédition (11 octobre - 12 novembre 1866) vignette|gauche|La Guerrière, une frégate de 77 m de long, a Nagasaki en 1865.