La littérature anglo-normande est une littérature composée dans la langue anglo-normande qui s’est développée au cours de la période allant de 1066 à 1204 lorsque le duc de Normandie était également roi d'Angleterre.
Introduction
Arrivée en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, la langue normande a partagé avec le latin la distinction d’être la langue littéraire de l’Angleterre pendant la totalité du . Cette ramification linguistique souvent appelée français normand est restée en usage à la cour anglaise jusqu’au . Ce n’est que sous le règne d’Henri IV que l’anglais est devenu la langue maternelle des rois d’Angleterre.
La perte des provinces françaises vit la fondation en Angleterre d’écoles pour l’enseignement du français, la plus célèbre étant celle de Marlborough. La langue a subi certains changements qui la différencient de l’ancien français parlé en France, mais, hormis certaines caractéristiques graphiques permettant d’inférer certaines règles de prononciation, les changements auxquels la langue a été soumise résultaient des différentes modifications de divers auteurs, de sorte que, bien qu’on puisse toujours parler d’auteurs anglo-normands, la langue anglo-normande, à proprement parler, a graduellement cessé d’exister. La langue française jouissait d’un très grand prestige. Ainsi, au , l’auteur de La Manière de langage dit que le français est :
Ce n’est qu’en 1363 que le chancelier a prononcé un discours d’ouverture de session du Parlement en anglais et sous le règne d’Henri Tudor que la législation a cessé d’être rédigée en anglo-normand. De même, bien que la guerre de Cent Ans ait suscité la disparition de la littérature anglo-normande et un déclin dans l’étude du français, cette langue est demeurée, en dépit de quelques vicissitudes, la langue classique des tribunaux jusqu’au . Le français est demeuré, à côté du latin, la langue du gouvernement jusqu’au milieu des années 1480. Aujourd’hui encore, elle demeure la langue officielle des îles Anglo-Normandes bien que l’anglais y domine depuis 1901.
La période d’épanouissement de la littérature anglo-normande court du début du à la fin du premier quart du . On considère généralement que la fin de cette période coïncide avec la commise de la Normandie continentale par Philippe Auguste, mais l’histoire littéraire ne correspond pas tout à fait avec l’histoire politique. La fin de la première période serait plus exactement indiquée par la publication en 1225 de l’histoire de Guillaume le Maréchal (éditée par le philologue Paul Meyer pour la Société de l'histoire de France, 3 t., 1891-1901). Il doit en grande partie son éclat à la protection accordée par Henri II d'Angleterre aux hommes des lettres de son temps :
C’est à sa demande que Wace et Benoît de Sainte-Maure compilèrent leurs histoires. C’est également au cours de son règne que Marie de France a composé son œuvre poétique. Henri II fut également très étroitement associé au meurtre de Thomas Becket, un évènement qui provoqua toute une série d’écrits, dont certains sont purement anglo-normands. C’est aussi à son époque que sont apparues les œuvres de Béroul et de Thomas d'Angleterre, ainsi qu’une partie des romans d’aventure anglo-normands les plus célébrés. Il est important de garder ce fait à l’esprit dans l’étude des différentes œuvres léguées par la littérature anglo-normande qu’on peut décomposer en littérature narrative, didactique, hagiographique, lyrique, satirique et dramatique.
Littérature narrative Épopée et romans vignette|Charlemagne embrasse Roland. Chanson d'Aspremont, British Library, Lansdowne Ms. 782 , . L’épopée est parvenue très tôt de France en Angleterre. Le plus ancien manuscrit de la Chanson de Roland est un manuscrit rédigé en Angleterre et on croit que celle-ci fut chantée à la bataille de Hastings. On possède des manuscrits anglo-normands de quelques chansons de geste, par exemple, le Pèlerinage de Charlemagne (édité par Eduard Koschwitz, Altfranzösische Bibliothek, 1883) n’a été préservé que dans un manuscrit anglo-normand du British Museum. Parmi les autres œuvres de moindre importance, on peut citer La Chançun de Willame, dont le manuscrit a été édité () en fac-similé chez Chiswick (cf. Paul Meyer, Romania, xxxii. 597-618).
Bien que la diffusion de l’épopée en Angleterre n’ait pas inspiré de nouvelle chanson de geste, celle-ci y a suscité un goût pour ce genre de la littérature de sorte que le traitement en style épique des histoires du Roman de Horn, de Beuve de Hanstone, de Guy de Warwick (inédit), de Waldef (inédit) et de Foulques FitzWarin est certainement dû en partie à cette conjoncture. Bien que la dernière de ces œuvres ne soit parvenue qu’en prose, celle-ci contient les signes indubitables d’une forme poétique antérieure qui prouvent que la version qu’on possède n’est plus qu’une expression en prose semblable aux transformations subies par beaucoup de chansons de geste.
Les influences mutuelles de la littérature française et anglaise peuvent encore mieux être étudiées dans les romans d'aventure et les lais bretons que dans la poésie épique de l’époque. Le Lai d'Orphée n’est connu que par l’intermédiaire d’une imitation anglaise, Sir Orfeo. Le Lai du cor a été composé par Robert Biket, un poète anglo-normand du (Wulff, Lund, 1888). Les Lais de Marie de France ont été composés par Marie de France en Angleterre et le plus grand nombre des romans composant la matière de Bretagne semblent avoir passé d’Angleterre en France par l’intermédiaire de l’anglo-normand. Les légendes de Merlin l'Enchanteur et du roi Arthur, rassemblées par Geoffroy de Monmouth (1100-1154) dans son Historia regum Britanniae, sont passées dans la littérature française avec le caractère que leur avait insufflé Geoffroy. Le Perceval de Chrétien de Troyes (v. 1175) repose sans aucun doute sur un poème anglo-normand. Robert de Boron (v. 1215) a pris le sujet de son Merlin (édité par G. Paris et J. Ulrich, 1886, 2 t., Société des Anciens Textes) chez Geoffroy de Monmouth.
Finalement, l’histoire d’amour la plus célèbre du Moyen Âge et unes des plus belles créations de la littérature, l’histoire de Tristan et Iseult, a tenté deux auteurs anglo-normands, Béroul et Thomas d'Angleterre, (voir cycle arthurien ; Graal ; Tristan). Une Folie Tristan a été composée en Angleterre dans les dernières années du . (Pour toutes ces questions voir Soc. des Anc. Textes, éd. Muret de 1903 ; éd. Bédier de 1902-1905). Les deux romans d’aventure d’Hugues de Rutland, Ipomedon (édité par Kölbing et Koschwitz, Breslau, 1889) et Protesilaus (inédit) rédigé environ en 1185, s’ils sont moins fascinants que l’histoire de Tristan et Iseult, sont néanmoins d’un intérêt considérable. Le premier roman relate les aventures d’un chevalier qui a épousé la jeune duchesse de Calabre, nièce du roi Méléagre de Sicile, mais qui était aimé de Médéa, l’épouse du roi. Le deuxième roman, qui est la suite d’Ipomedon, traite des guerres et de la réconciliation ultérieure entre les fils d’Ipomedon, l’aîné Daunus, seigneur d’Apulie et le cadet Protesilaus, seigneur de Calabre. Protesilaus défait Daunus, qui l’avait expulsé de Calabre. Il sauve la vie de son frère, reçoit le duché de Calabre et, après la mort de Daunus, hérite de l’Apulie. Il épouse plus tard Médéa, la veuve du roi Méléagre qui l’avait aidé à saisir l’Apulie, ayant reporté son affection pour Ipomedon sur son plus jeune fils (cf. Ward, Cat. of Rom., i. 728). À ces deux romans par un auteur anglo-normand, il faut ajouter Amadas et Idoine dont on ne possède plus qu’une version française. Gaston Paris a en effet prouvé que l’original a été composé en Angleterre au (An English Miscellany presented to Dr. Furnivall in Honour of his Seventy-fifth Birthday, Oxford, 1901, 386-394). La poésie anglo-normande Vie de Richard Cœur de Lion est perdue et il n’en subsiste plus qu’une version anglaise. Vers 1250, Eustache de Kent a introduit en Angleterre le Roman d'Alexandre dans son Roman de toute chevalerie, dont beaucoup de passages ont été imités dans une des plus anciennes poésies anglaises sur Alexandre, à savoir, King Alisaunder (Paul Meyer, Alexandre le grand, Paris, 1886, ii. 273, et Weber, Metrical Romances, Edinburgh).
Fabliaux, fables et histoires religieuses Malgré l’incontestable popularité de ce genre de littérature, on n’a qu’une demi-douzaine de fabliaux écrits en Angleterre, à savoir :
Le chevalier à la corbeille Le chevalier qui faisait parler les muets Le chevalier, sa dame et un clerc Les trois dames La gageure Le prêtre d’Alison La bourgeoise d’Orléans (Bédier, Les Fabliaux, 1895).
Quant aux fables, un des recueils les plus populaires du Moyen Âge fut écrit par Marie de France, qu’elle a dit avoir traduit du roi Alfred. Dans les Contes moralisés écrits par Nicole Bozon un peu avant 1320 (Soc. Anc. Textes, 1889), quelques fables comportent une grande analogie avec ceux de Marie de France.
Traitant la plupart du temps des légendes de Marie, les histoires religieuses proviennent de trois recueils :
Le recueil d’Adgar. La plupart d’entre eux ont été traduits de Guillaume de Malmesbury († 1143 ?) par Adgar au (« Adgar’s Marien-Legenden, » Altfr. Biblioth. ix.; J. A. Herbert, Rom. xxxii. 394). Le recueil d’Éverard de Gateley, un moine de Bury St Edmunds, qui a écrit trois légendes de Marie v. 1250 (ROM . xxix. 27). Un recueil anonyme de soixante légendes de Marie composées v. 1250 (Brit. Museum Old Roy. 20 B, xiv.), dont une partie a été éditée dans la Bibliotheca Normannica; in the Altf. Bibl. Voir également Mussafia, "Studien zu den mittelalterlichen Marien-legenden" dans Sitzungsh. der Wien. Akademie (t. cxiii., cxv., cxix., cxxiii., cxxix.).
Histoire
Les œuvres qui constituent l'historiographie anglo-normande sont néanmoins de bien plus grande importance. Le premier historiographe anglo-normand est Geoffroy Gaimar, qui a écrit son Estorie des Angles entre 1147 et 1151 pour dame Constance, épouse de Robert Fitz-Gislebert (The Anglo-Norman Metrical Chronicle, Hardy and Martin, i. ii., London, 1888). Cette histoire comportait une première partie (maintenant perdue), qui était simplement une traduction de l’Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, précédée d’une histoire de la guerre de Troie et une deuxième partie qui mène jusqu’à la mort de Guillaume le Roux. Pour la seconde partie, il a consulté les documents historiques, mais il s'arrête à l'année 1087, au moment même où il a atteint la période dont il aurait pu fournir des informations de première main.
De même, Wace dans son Roman de Rou (éd. Anthony Holden, Paris, A. & J. Picard, 1970), rédigé en 1160-1174, s'arrête à la bataille de Tinchebray en 1107 juste avant la période où il aurait été si utile. Son Roman de Brut ou Geste des Bretons (Antoine Le Roux de Lincy, 1836-1838, 2 t.), rédigé en 1155, est une adaptation romanesque de Geoffroy de Monmouth.
L’Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure est fondée sur l’œuvre de Wace. Composée à la demande d’Henri II vers 1170, elle se poursuit jusqu’en 1135 (éd. Francisque Michel, 1836-1844, Collection de documents inédits, 3 t.). Les qu’elle contient sont certes de peu d’intérêt pour l’historien mais il est évident qu’ils sont l’œuvre d’un auteur de roman courtois qui prend plaisir à raconter des histoires d’amour du genre de ceux qu’il a décrits dans son Roman de Troie.