Ahmad Jamal, né Frederick Russell Jones le à Pittsburgh en Pennsylvanie et mort le à Sheffield au Massachusetts, est un pianiste et un compositeur de jazz américain.

Biographie Enfance Frederick Russel Jones (Ahmad Jamal, à partir de 1952, à la suite de sa conversion à l'islam) est né le à Pittsburgh en Pennsylvanie. Sa famille est très modeste : son père travaille dans une aciérie, sa mère fait des ménagesInterview d'Ahmad Jamal par Philippe Carles et Henri Renaud (pianiste) pour Jazz Magazine Jazzman (1974). C'est pourtant elle qui achètera le piano sur lequel il fera ses débutsLe pianiste Ahmad Jamal en concert et en disque, article paru dans L'Humanité du 12 octobre 1995.

Pittsburgh a vu naître à cette époque de très nombreux jazzmen comme Kenny Clarke, Mary Lou Williams, Erroll Garner, et Art Blakey Notamment Mary Lou Williams, Erroll Garner, Roy Eldridge, Stanley Turrentine, Earl Hines, Kenny Clarke, Art Blakey… dont beaucoup furent des musiciens précoces (on peut notamment citer le cas d'Erroll Garner, voisin de la famille Jones — leurs mères étaient amiesInterview d'Ahmad Jamal par Franck Médioni pour Jazz Magazine à l'occasion des 70 ans du musicien — qui débuta à l'âge de deux ans) : ce sera le cas du jeune Frederick (Ahmad).

Il semble en effet que son premier contact avec un piano ait lieu à lorsque son oncle, en train de jouer dans le salon familial, le défie de reproduire la phrase musicale qu'il vient d'exécuter. Ahmad Jamal, qui n'a encore jamais posé les doigts sur un clavier, s'assoit alors sur le tabouret et reproduit note pour note ce qu'avait joué son oncleCette anecdote est notamment présente sur le site officiel d'Ahmad Jamal, et il l'a répétée dans nombre d'interviews, avec toutefois quelques variations : parfois, comme ici, il annonce n'avoir jamais touché un piano auparavant (« Although I had never touched this or any piano »), cependant que lors de certaines autres interviews, il déclare que son oncle l'a mis au défi alors qu'il « tripotait (déjà)le piano familial »..

Le piano demeure un jeu jusqu'à l'âge de , lorsqu'il commence à l'étudier sérieusement, en prenant des cours particuliersIl aura notamment comme professeurs Mary Caldwell Dawson et James Miller. qui lui permettent de s'initier aux classiques :

Carrière précoce Pour gagner sa vie, il commence à jouer dans les night-clubs de Pittsburgh. Il accompagne alors des chanteuses (comme Dinah Washington), de petites formations (il joue notamment avec Sidney « Big Sid » Catlett) et certains big bands.

En 1947, George Hudson lui propose de rejoindre son orchestre. Cette expérience sera tout d'abord bénéfique car l'orchestre de Hudson offre enfin un cadre stable au jeune pianiste tout en lui permettant d'acquérir l'expérience des tournéesSur cette période, voir notamment Les Dieux du jazz, Atlas, 2005, 2-7234-5286-7, page 281.

Cependant, les relations entre Ahmad Jamal et George Hudson se dégraderont au fil du temps car le tempérament et le style du pianiste s'accordent mal au cadre strict des grands orchestres.

En 1949, c'est la rupture. Ahmad Jamal monte alors sa première formation : un quartet qu'il appelle The Four Strings. Hélas, cette formation sera rapidement dissoute faute d'engagements. Très affecté, Ahmad Jamal quitte alors Pittsburgh pour aller tenter sa chance à Chicago.

Trios Ahmad Jamal arrive à Chicago en 1950. À cette époque, les engagements de musiciens sont strictement contrôlés par le syndicat local, dont le but est notamment de promouvoir les musiciens autochtonesLa cellule dont dépend Ahmad Jamal est le Musicians Union Local 208, cellule par ailleurs dédiée aux musiciens noirs.. Obtenir un accord pour un simple engagement nécessite d'être résident de Chicago depuis plus de six mois et les conditions sont encore plus strictes pour travailler en tant que leader. Dans l'attente d'une approbation, Ahmad Jamal se voit contraint d'effectuer divers métiers : porteur dans les grands magasins et même balayeurSur cette période, consulter les minutes des assemblées générales du syndicat (Board meeting minutes), disponibles notamment auprès du Jazz Institute de Chicago..

Accepté peu à peu par la scène locale, il commence par se produire en solo puis il fonde, en 1951, son premier trio : The Three Strings avec Ray Crawford (guitare) et Eddie Calhoun (contrebasse).

Le , il se convertit à l'islam et prend le nom d'Ahmad JamalExtrait de l'acte officiel du changement de nom : « […] that the place of nativity of Frederick Russell Jones is the state of Pennsylvania and that the place of nativity of Virginia Wilkins Jones is the state of Illinois. That the age of F. R. J. is 21 years and that the age of V. W. J. is 25 years. That F. R. J. has resided in the state of Illinois for 2 years and that V. W. J. has resided in the State of Illinois for 25 years last past… Their names may be changed to Ahmad Jamal and Maryam Mezzan Jamal… Witnessed by Eddie A. Calhoun, February 18, 1952. ». Il a parfois été dit qu'Ahmad Jamal était le cousin éloigné de Malcolm X, lui aussi converti à la même période. Ceci a été démenti par le pianiste lui-mêmeInterview d'Ahmad Jamal par Laurent de Wilde pour Jazz Magazine, avril 2008.

En 1955, Israel Crosby remplace Eddie Calhoun. En 1956, Ahmad modifie son trio pour une formation piano-basse-batterie, Walter Perkins remplaçant Ray Crawford. Mais Perkins ne restera pas longtemps : il ne participera qu'à 3 albumsAhmad Jamal Trio (5502), Count'em 88 (5601) et Ahmad Jamal Trio (5602). avant d'être remplacé par Vernel Fournier à partir de 1957.

Ahmad Jamal dispose enfin d'un trio stable et le succès sera retentissant en 1958 avec l'enregistrement de l'album Ahmad Jamal at the Pershing: But Not for Me, dont la version de Poinciana est demeurée légendaireAhmad Jamal at the Pershing: But Not for Me est demeuré 108 semaines au Billboard. Il est toujours l'album le plus vendu d'Ahmad Jamal.. Paradoxalement, ce succès, qui permit au talent de Jamal de dépasser le cercle restreint des amateurs de jazz, lui fut alors indirectement reproché par certains critiques, qui le comparèrent à un « pianiste de cocktail »Voir notamment la critique de Stuart Nicholson pour Ahmad’s Blues disponible sur le site du Jazz Institute of Chicago. Toujours est-il qu'il lui permet de concrétiser un projet qui lui tenait à cœur en ouvrant, à Chicago, son propre club de jazz : l'Alhambra. Le club est équipé d'un studio d'enregistrement qui permettra à Ahmad Jamal d'enregistrer « à domicile » et de faire ses premiers pas en tant que producteur.

L'année 1962 sera difficile : Ahmad Jamal divorce et dissout le trioVernel Fournier et Israel Crosby vont alors rejoindre l'orchestre de George Shearing, Crosby mourra peu après.. Il part alors s'installer à New York et en profite pour réaliser un vieux rêve : suivre les cours de la prestigieuse Juilliard School. C'est également lors de son passage dans « la grosse pomme » qu'Ahmad rencontrera Jamil Nasser (contrebasse) avec qui il constituera un nouveau trio à partir de 1963.

Toutefois, et malgré quelques enregistrements de qualité, le succès n'est pas toujours au rendez-vous. Si les musiciens dont Jamal s'est entouré ne manquent pas de talent, ils ne peuvent faire oublier Israel Crosby et Vernel Fournier. Parallèlement, ses efforts en tant que producteurAhmad Jamal a produit pour le label « Cross » des disques de gospel. Son autre label, « Jamal » a produit des artistes aussi divers que Shirley Horn, , Carlos Malcolm et même des groupes de rock. ne déboucheront sur aucun succès notable et semblent le détourner de son travail de compositeur. En 1969, Ahmad Jamal est épuisé et sa situation financière est mauvaise. Il décide alors de prendre du recul :

Maturité

La crise de 1969 marque le début d'une renaissance. Elle est symbolisée par l'album The Awakening, qui pose les bases du style définitif de Jamal. La sophistication des arrangements pour le trio confère à l'ensemble une cohérence et une sonorité particulières, qui seront dorénavant identifiées comme la « signature » d'Ahmad Jamal.

Les années 1980 seront extrêmement prolifiques : multipliant les concerts et les enregistrements (3 albums pour la seule année 1980), Jamal semble libéré des contraintes formelles. Il connaît alors une période d'expérimentations : il s'attache à la sonorité des claviers en s'essayant au piano électrique et en travaillant avec des vibraphonistes, comme Gary Burton. Parallèlement, il approfondit son travail rythmique en s'entourant de percussionnistes comme Manolo Badrena.

En 1994, il tente une synthèse globale de son jeu de piano dans un enregistrement méconnu : Ahmad Jamal at home. Cet album, où Jamal apparaît seul au piano, ne comporte aucun thème, seulement quatre improvisations, comme un condensé du style du pianiste. En fait, Jamal fait partie, avec Nat King Cole, des rares grands noms parmi les pianistes de jazz à ne s'être pas véritablement livrés à l' « astreinte du solo » « Le professeur est un orchestre », Jean-Louis Lemarchand, in 88 notes pour piano solo, Jean-Pierre Thiollet, Neva Éditions, 2015, p. 273. .

De la fin des années 1990 à son décès, Ahmad Jamal semble s'être apaisé. Tout en demeurant très actif sur la scène jazz, il a stabilisé son trio, composé du bassiste James Cammack et du batteur Idris Muhammad. N'ayant plus rien à prouver après plus de cinquante années de carrière, il demeure l'un des derniers témoins encore en activité de l'ère des géants du jazz.

Mort Le , Ahmad Jamal meurt à son domicile de Sheffield dans le Massachusetts à l'âge de 92 ans, des suites d'un cancer de la prostate. Il fut également atteint de diabète de nombreuses années jusqu'à sa mort.

Personnalité Héritage Sans doute ses origines modestes et sa jeunesse difficile y ont-ils contribué, il est en tout cas possible de distinguer certains traits de caractère très visibles : Une impressionnante culture : du fait de la durée de sa carrière et sans doute également du nombre important de ses tournées, Ahmad Jamal a été en contact avec l'essentiel des acteurs significatifs de la scène jazz de la seconde moitié du . Auditeur attentif, il ne s'est pas contenté d'être spectateur des évolutions du jazz mais a intégré de nombreuses influences à sa personnalité propre. Ainsi, chacune de ses interventions fait la part belle aux musiciens qu'il a connus : Ces déclarations, reflets de sa grande expérience, ont sans doute contribué à la réputation d'« intellectuel » qui lui est parfois attribuée. Un artiste en marge : Jamal a toujours été un artiste à contre-courant. Dans les années 1950, alors que les musiciens de be-bop pratiquaient une véritable surenchère en matière de vitesse de jeu, Ahmad Jamal affirmait un toucher cristallin et un véritable éloge du silenceCette propension à faire « swinger le silence » se retrouve également chez un autre pianiste contemporain de Jamal : Thelonious Monk.. Dans les années 1960, alors que le jazz expérimente l'abstraction au travers de la vague free, Jamal reprend les tubes de Stevie Wonder et se voit alors accusé de verser dans un jazz purement commercial. Enfin, lorsque les années 1970 voient le jazz se tourner vers la fusion, lui revient aux sources avec The Awakening, sobre et acoustique. Cette réputation d'artiste en marge explique en partie son manque de notoriété. Une perpétuelle recherche de paix : Malgré le véritable tourbillon qu'est sa vie, Ahmad Jamal a fréquemment déclaré rechercher la paixVoir notamment Peace at last sur l'album AHMAD JAMAL '73. : De même, il a fréquemment posé pour des photographies en costume blanc avec une colombe, c'est notamment le cas sur la pochette de l'album After Fajr.

Religion