Les Yagans (ou Yámanas) sont un peuple amérindien qui habite la partie sud de la grande île de la Terre de Feu ainsi que les autres îles situées plus au sud, de l'autre côté du canal Beagle, jusque dans la région du cap Horn, dans des territoires qui font aujourd'hui partie de l'Argentine et du Chili. Avant la colonisation, ils étaient des nomades qui se déplaçaient dans les nombreux chenaux de la région dans des canoës faits d'écorce de lenga, chassant les oiseaux ou les loutres de mer, avec la peau desquelles ils faisaient leurs vêtements. Aujourd'hui ils sont regroupés au sein de communautés en Argentine (Communauté Yagan Paiakoala, Ushuaia) et au Chili (Communauté Yagan Bahia Mejillones, île Navarino, et Communauté Yagan Lom Sapakuta de Punta Arenas). Leur langue est appelée le yámana ou yagan : elle est considérée comme un isolat, langue dont on ne connaît pas la filiation.
Histoire Origines
Il existe deux hypothèses sur l’arrivée des Yagans sur leur site de peuplement. La première dit que leurs ancêtres, les premiers américains, émigrèrent d’Asie, traversant le détroit de Béring, étant les premiers émigrants qui arrivèrent dans la région centrale du Chili il y a au moins . Puis ils suivirent la route des chenaux chilotes, traversant jusqu’à l’isthme d'Ofqui. La seconde suggère que par un processus de colonisation et de transformation de populations de chasseurs terrestres, ils arrivèrent de la Patagonie Orientale et peuplèrent les îles du détroit de Magellan, atteignant le cap Horn.
Premières traces de peuplement Le territoire des Yagans s'étend à l'origine autour d'Onashaga, renommé par les Européens canal Beagle. L'archéologie a mis au jour des sites occupés depuis avant le présent dans cette zone. Les vestiges de ces premières traces de peuplement sont surtout des os d'animaux. Le climat est alors plus doux qu'à l'heure actuelle, des canaux et des baies apparaissent grâce au recul des glaciers, offrant un territoire probablement un peu plus divers que ce qu'il est aujourd'hui. Les premiers peuples de ce territoire évoluent rapidement d'une société terrestre basée sur la chasse à une société qui profite des ressources de la mer, incluant de plus en plus de mammifères et d'oiseaux marins dans son régime.
Développement du canoë Les vestiges archéologiques à partir de avant notre ère deviennent plus variés, avec notamment des amas de coquillages, ce qui pourrait indiquer le début de l'usage des canoës, une innovation technologique qui façonne durablement la culture yagane. Avec la baisse du niveau de la mer et l'apparition de nouvelles terres habitables, la population croît et s'adapte à son environnement marin, déployant les canoës dans les canaux et dans l'océan. Selon certaines hypothèses, l'archipel de la Terre de Feu aurait été peuplé depuis deux centres originels connus par l'archéologie, l'un situé sur l'île Navarino et Onashaga, l'autre dans le Seno Otway et la péninsule de Brunswick.
Entre avant le présent, on observe des innovations dans l'outillage autant chez les peuples terrestres que marins, avec de nouveaux types de projectiles, des petits grattoirs, des balles et des poinçons. L'obsidienne verte reste le matériau principal, ainsi que l'os. Les amas de coquillages, les os d'animaux, les lames, les harpons et les bijoux retrouvés en divers endroits autour d'Onashaga laissent penser à une civilisation stable et adaptée à son milieu marin, qui a peu changé en . Les Yagans sont un peuple nomade vivant dans des habitations temporaires, qui sont laissées telles quelles lorsqu'un groupe se déplace à la recherche de nourriture.
Territoire et peuples voisins vignette|alt=Carte des territoires des différents peuples patagoniens.|Les territoires des Yagans et de leurs voisins. Avant la colonisation européenne, le territoire des Yagans s'étend entre 54.5 et 56°S de latitude, de la côte sud de la Grande île de la Terre de Feu jusqu'à l'archipel du cap Horn. Ils sont principalement installés dans le chenal Murray, le canal Beagle (Oshanaga), les îles Hoste, Navarino, Picton et Wollaston.
D'après l'archéologie et les informations rassemblées par les scientifiques et les explorateurs, on connaît cinq zones de peuplement distinctes : Wakimaala : ensemble des rives du canal Beagle depuis Yendegaia jusqu’à Puerto Róbalo et le canal Murray sur toute sa longueur ; Utumaala : à l’est de Puerto Williams et l’île Gable jusqu’aux îles Lennox, Nueva et Picton. Ils atteignirent aussi l’île des États Carlos Vairo, La Isla de los Estados y el Faro del Fin del Mundo, éd Zagier&Urruty 1998, ; Inalumaala : dans le canal Beagle, depuis la pointe Divide jusqu'à la péninsule Brecknock ; Yeskumaala : dans l’archipel du Cap Horn Carlos Vairo, Naufragios en el Cabo de Hornos, éd.Zagier&Urruty Publications 1999. ; Ilalumaala : depuis le baie Cook jusqu’au Faux Cap Horn.
Les Yagans ont pour voisins les Selknam, peuple terrien occupant la plus grande partie de la Grande île de la Terre de Feu, les Mánekenks, à la fois terriens et marins, et les Kawésqars, marins comme les Yagans. Plus au nord s'étend le territoire des Aonikenk, un groupe des Tehuelches. Ces territoires ne sont pas figés, les peuples se déplaçant au fil des époques, peut-être pour suivre le gibier ou pour des raisons climatiques. Ils sont en contact et pratiquent des échanges, notamment pour obtenir de l'obsidienne venue de la Patagonie continentale.
Premiers contacts avec les Européens vignette|alt=Gravure ancienne représentant à l'avant-plan des personnages nus ou vêtus de peau, et à l'arrière-plan un paysage de bord de mer, avec des personnages à terre tirant à l'arc, des personnages dans des canoës chassant au harpon, et cinq grands bateaux européens sur l'horizon.|Une illustration ancienne des Yagans, d'après l'expédition de Jacques L'Hermite. En 1519, Magellan est le premier Européen à atteindre la pointe sud de l'Amérique du Sud. Voyant de la fumée, il nomme ce territoire , Terre de fumée, qui sera plus tard transformé en , Terre de Feu. Près de 60 ans plus tard, le Golden Hind piloté par Francis Drake accoste à son tour en Terre de Feu. Un prêtre de l'équipage prend les premières notes sur les habitants de ce territoire. Il décrit les habitants pagayant d'île en île sur leurs canoës et les mères portant leurs enfants sur leur dos, emmitouflés dans des peaux.
En 1624, plusieurs bateaux néerlandais accostent dans une baie au sud de l'île Navarino, à la recherche d'eau et de bois. Des Yagans attaquent un des équipages, laissant deux survivants et cinq cadavres sur une plage. Douze autres hommes sont portés disparus. À cause de cet événement, les Yagans sont faussement accusés d'être cannibales, une croyance qui persistera près de 250 ans. Selon certains archéologues, la violente réaction des Yagans pourraient s'expliquer par la peur des massacres commis par les Européens en d'autres endroits de la Patagonie, notamment le massacre de quarante Selknams 25 ans plus tôt. Jacques L'Hermite, qui fait partie de l'expédition, rapporte une des premières descriptions des Yagans.
Le capitaine James Cook explore à son tour le territoire en 1769 et 1774. Il décrit les Yagans comme et nomme leur territoire . La plupart des illustrations qui représentent les habitants de la Terre de Feu sont basées sur des descriptions diverses, déformées par le point de vue des descripteurs et éloignées de la réalité.
Expéditions ethnographiques vignette|alt=Peinture représentant un navire européen sur un cours d'eau entre des montagnes, avec au premier plan un canoë où des personnages debout saluent le navire.|Le HMS Beagle salué par des indigènes, tableau de Conrad Martens. Les contacts entre les Yagans et les Européens s'intensifient à partir du avec l'augmentation des voyages commerciaux et scientifiques. Selon Paz Núñez-Regueiro, les Yagans, comme leurs voisins Kawésqars et Aonikenks, . De nombreux objets qu'ils offrent ou qu'ils échangent remplissent les collections d'artéfacts indigènes rapportés en Europe pour être exposés comme curiosités ou objets d'étude.
Robert FitzRoy, Jemmy Button et Charles Darwin vignette|gauche|alt=Illustration représentant les portraits d'une jeune fille et deux jeunes garçons habillés à l'Européenne, avec une légende indiquant : les trois Fuégiens.|Les enlevés par le capitaine FitzRoy pour être éduqués en Angleterre. Orundellico, alias Jemmy Button, au centre, est yagan. En 1830, le capitaine Robert FitzRoy effectue son premier voyage en Terre de Feu et pénètre au cœur du territoire yagan, dans ce qui sera baptisé par les Européens le canal Beagle, d'après le nom de son bateau. À la suite du vol d'un petit bateau par des Fuégiens, FitzRoy commande une prise d'otage d'indigènes, dont un jeune Yagan de 14 ans, Orundellico. Il est embarqué sur le HMS Beagle avec trois otages Kawésqars, Yokcushlu, Elleparu et Boat Memory . Orundellico et les deux Kawésqars survivants sont rebaptisés Jemmy Button, Fuegia Basket et York Minster et emmenés en Angleterre.
FitzRoy retourne en Terre de Feu en 1831, accompagnés des trois Fuégiens et du jeune Charles Darwin, qui apprécie les manières qu'ils ont acquises en Angleterre. Mais les Yagans qu'il rencontre sur l'île Navarino le dégoûtent, et il écrit d'eux : . Jemmy Button retrouve sa famille, mais se rappelle à peine comment parler yagan, a pris des manières de dandy et préfère être appelé Jemmy ou James. Néanmoins, quand FitzRoy et Darwin le retrouvent plusieurs mois plus tard lors d'un nouveau voyage, il a repris les coutumes yaganes. Darwin écrit dans une lettre à sa sœur que Jemmy est devenu . Malgré tout, il n'a pas oublié comment parler anglais, a préparé des cadeaux pour l'équipage et est invité à dîner à la table de FitzRoy.
Mission scientifique française du cap Horn En septembre 1882, la mission scientifique française du cap Horn, menée par le docteur Paul Hyades, s'installe en territoire yagan, sur l'île Hoste. Cette mission ethnographique vise à étudier les peuples fuégiens, alors perçus comme une race inférieure ou dégradée, selon Paz Núñez-Regueiro. Paul Hyades, suivant les consignes de ses collègues du Muséum national d'histoire naturelle, mène des examens poussés sur 85 Yagans qui comprennent des mesures corporelles, des examens dentaires et parfois génitaux, l'identification de la couleur de la peau, des cheveux et des iris, des analyses sanguines et urinaires, ainsi que la mesure de l'ouïe, le toucher, la vue, la température corporelle et la respiration. Il assiste en outre à un accouchement, et prend des notes sur le développement de l'enfant dans ses premiers jours. Il rapporte aussi un certain nombre de moulages et d'ossements, et effectue des dissections.
La mission scientifique du cap Horn rapporte 323 photographies de Yagans pris , sur les consignes des photographes. Hyades et ses photographes choisissent de mettre en évidence les huttes, les canoës, des activités de la vie quotidienne, et demandent la plupart du temps à leurs sujets de se dénuder. Quelques modèles sont fréquemment photographiés, comme Athlinata, un homme d'une trentaine d'années que Hyades qualifie de à qui il demande de prendre la pose avec un harpon qu'il a fabriqué pour l'occasion, et Kamanakar Kipa, une orpheline de 18 ans, qui est selon Hyades , dont la beauté du corps . Plusieurs photographies de Kamanakar Kipa reprennent les codes de la photographie érotique, à une époque de répression sexuelle où seule la photographie de peuples autorise le nu.