Le Miserere ou Miserere mei, Deus, selon l'incipit du Psaume 50, est une œuvre de polyphonie composée vers 1638 pour le chœur de la chapelle Sixtine par Gregorio Allegri, chapelain du pape Urbain VIII.

Destinée à l'usage exclusif de la chapelle Sixtine pour l'office des Ténèbres de la Semaine sainte, cette œuvre est conçue pour neuf voix a cappella, réparties en deux chœurs de 5 et 4 voix, chantant en « versets alternés » avant de se rejoindre à la fin. Au cours des siècles, le Miserere d'Allegri a connu des modifications dues à des ornementations vocales et à diverses interprétations. Son manuscrit original n'a jamais été retrouvé.

Histoire

Le texte est celui du Psaume 50 de la Vulgate, à l'exception de . Le titre Miserere est l'incipit de ce psaume : , (« Dieu, aie pitié de moi dans ta grande miséricorde »).

Cette polyphonie du est en fait de type Renaissance, adaptant ce stile antico (le style palestrinien de la fin du XVIe siècle) à l'esprit baroque de l'époque ultérieure. Elle se développe à partir de la simplicité d'une psalmodie grégorienne. L'œuvre a été composée (vers 1638 ou 1639) par Gregorio Allegri, compositeur, prêtre, maître de chœur (maître de chapelle) et, à l'époque de la composition de l'œuvre (sous le pontificat du pape Urbain VIII), simple chantre-choriste professionnel dans le Chœur de la chapelle Sixtine au Vatican.

Ce motet a été interprété pour la première fois le dans la chapelle Sixtine. Le Miserere a été chanté dans la chapelle Sixtine pendant la Semaine sainte lors de l'Office des Ténèbres, comme premier psaume des laudes, jusqu'en 1870.

D'après une légende tenace, l'œuvre reste durant près de 130 ans jusqu’en 1771 propriété exclusive du Vatican sous peine d’excommunication, jusqu’à sa retranscription de mémoire par Mozart, alors âgé de 14 ans..

Par la suite, l'œuvre a été réécrite et complétée à plusieurs reprises, notamment par Mendelssohn en 1831.

Ici, le chant est conçu pour un chœur adoptant une technique d'écriture polyphonique appelée faux-bourdon. Le Miserere est écrit pour 9 voix a cappella divisées en deux chœurs alternés. Un chœur à 5 voix chante une version simple et le second chœur, à 4 voix, une variante ornementée. La version habituellement exécutée aujourd'hui demande à la partie de soprano un do aigu (do5), présent dans l'édition compilée en 1951 par mais qui ne figure pas dans les manuscrits du Vatican ni dans aucune édition antérieure à 1951.

Texte Original Le texte de l'œuvre est la version latine du psaume 50 :

Traduction en français Cette traduction française du psaume est celle de l'Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (AELF), publiée en 2013 :

Partition Manuscrit Le manuscrit originel est perdu. Parmi les partitions conservées aux archives du Vatican, les seuls manuscrits CS205 et CS206 gardaient la composition ancienne. Quelques additions dans ces manuscrits datent de 1661. Bibliothèque apostolique vaticane, cote Chapelle Sixtine manuscrits CS205 et CS206 () : (définitivement hors d'usage à partir de 1748) manuscrit CS354, inversion entre les 2 chœurs (1705)p. 42, note n° 11 : manuscrit CS263, nouvelle version révisée par le chantre Giovanni Biordi († 1748) : manuscrit CS185, version révisée (1731)Sedente Clemente XII P. O. M. Sub protectione Emi. & Rmi. D. Petri Card. Otthoboni : manuscrits CS340 et CS341, version révisée (1748)Sedente Benedicto XIV P. O. M. Sub protectione Emi. & Rmi. D. Alexandri Card. Albani : manuscrit CS375, édition de Domenico Mustafà (1892) : (pas encore numérisé)

Il est certain qu'il n'existe aucun manuscrit, hormis ceux des archives du Vatican et une notation issue de Charles-Henri de Blainvillep. 71 - 73, avant 1770.

Il existe une édition à l'université de Malaga. : , dans une transcription par Nancho ÁlvarezNotice Bnf ; selon le site de l'université de Malaga, Nancho Álvarez, son vrai nom est Venancio Álvarez González, est docteur ès mathématiques, professeur de cette université, mais aussi musicien, chef de chœur de la musique de la Renaissance, surtout de Tomás Luis de Victoria..

Copie vignette|redresse=1.1|Transcription des premières mesures. En 1770, lorsque Charles Burney visita Rome, le maître de chapelle de la Sixtine Giuseppe Santarelli († 1790) lui raconta une histoire : l'empereur du Saint-Empire Léopold († 1705) aurait demandé au Vatican une copie du Miserere, de sorte que son propre maître puisse l'exécuter à la chapelle impériale de Vienne. Or, l'articulation du Miserere était tellement difficile à pratiquer avec la partition seule que l'empereur aurait encore souhaité la présence des chantres du Vatican. L'envoi aurait été empêché, à cause de l'invasion des Ottomans en 1683, qui provoqua l'absence de l'empereur dans sa capitale. Burney mentionnait encore les noms du roi de Portugal et de Padre Martini en tant que demandeursEmily Anderson (éd.), The Letters of Mozart, édition, p. 127, note n° 1 (mentionnant Charles Burney, The Present State of Music in France and Italy, édition, p. 285, 1773), 1997 .

La seule source était le journal de Burney, intitulé The Present State of Music in France and Italy. Les autres documents n'étaient que des citations. Sans manuscrit de copie ni document officiel, l'événement reste hypothétique. D'où, Graham O'Reilly écrivit et précisait en 2020 : « Si cette histoire, dite à Burney par Santarelli, est vraie, »p. 39 - 40.

Transcription de Mozart Comme le Miserere fut composé pour le Chœur papal de la chapelle Sixtine, le Vatican a interdit de le reproduire ailleurs, sous peine d'excommunicationÉdouard Collot et Bertrand Hell, Soigner les âmes, p. 267, note n° 1, 2011 . Or, en 1770, Wolfgang Amadeus Mozart réussit à transcrire la partition, en l'écoutant le Mercredi saint et le Vendredi saint. Il était tout à fait capable de retranscrire le morceau de mémoire. Il l'écouta encore une fois le , Vendredi saint, pour pouvoir faire quelques corrections. Si aucun manuscrit n’a été découvert jusqu'ici, ce qui le concerne a été précisé par Leopold Mozart qui écrit dans une lettre à son épouse Anna Maria Mozart du : « À Rome, on entend souvent parler du célèbre Miserere, tenu dans une considération telle que les musiciens de la chapelle ont l'interdiction, sous menace d'excommunication, d'en prendre même une partie, de la copier ou de la donner à qui que ce soit. Mais nous l'avons déjà, Wolfgang a retranscrit l'œuvre de mémoire et, si notre présence n'était pas nécessaire au moment de l'exécution, nous l'aurions déjà envoyée à Salzbourg. En fait, la manière de la chanter compte autant que la composition elle-même, et nous allons donc la prendre nous-même pour la ramener à la maison. ». Par précaution, le père ne voulait pas que la transcription tombe dans les mains de quelqu'un d'autre. Enfin, leur gestion n'empêcha pas le jeune Wolfgang d’être reçu en audience par le pape Clément XIV, le , afin que lui soit conféré l'ordre de l'Éperon d'orEmily Anderson (éd.), The Letters of Mozart and his Family, édition, p. 148, 1997 . Mozart composera son propre Miserere.

Une autre transcription, qui était loin d'être correcte, se trouve dans un des manuscrits de Charles-Henri de Blainville († 1769). Cependant, on ne sait pas comment il avait réussi à l'obtenir. Ce qui reste certain est qu'avant la visite de Mozart, il existait une autre notation selon la chronologie.

Première publication À la suite de cette transcription et de la visite de Charles Burney au Vatican, ce dernier publia, en 1771 à Londres, l'œuvre à la fin (cinquième pièce), avec le Miserere de Tommaso Bai (troisième pièce), de La musica che si canta annualmente nelle funzioni della Settimana Santa nella Cappella Pontifica / composta dal Palestrina, Allegri, et Bai ; raccolta e pubblicata da Carlo Burney Notice de l'université de l'Indiana à Bloomington. Il s'agissait d'un hommage à la polyphonie italienne en usage au Saint-SiègeC'est la raison pour laquelle Charles Burney fit imprimer son nom en italien, Carlo Burney., y compris deux œuvres de Palestrina, mais l'objectif principal de Burney était, bien entendu, la partition d'Allegri, jamais divulguée.

Postérité

Accueil du public vignette|redresse=1.1|Le Chœur de la chapelle Sixtine en présence de Pie VII, par Ingres (1814)Version du musée du Louvre . Pendant les siècles suivants, aller écouter le Miserere d'Allegri à Rome pendant la Semaine sainte était un événement, comme en témoignent Goethe, Stendhal, Chateaubriand, Ingres, Germaine de Staël, Charles Gounod, Franz Liszt ou Hector Berlioz.

L'œuvre fut redécouverte au dans le cadre du mouvement cécilien. En 1816, Kaspar Ett qui appréciait également Palestrina, la fit l'exécuter à Munich, en hommage à la grande polyphonie de la Renaissance. Ainsi commença le renouveau de la musique sacrée catholique. . Après la transcription de Mendelssohn en 1831, Pietro Alfieri transcrivit les ornementations en 1840. Smyth Rockstro compila ces trois versions pour le Dictionary of Music and Musicians publié en 1880George Grove editor, MacMillan and Co., 1880. Cette édition avec ornementation est actuellement la plus connue.

Un des premiers enregistrements fut réalisé en Angleterre en 1963 par le chœur du King's College de Cambridge, dirigé par David Willcocks, et chanté en anglais par le soprano Roy Goodman âgé de 12 ans. En 1980, Peter Phillips choisit cette œuvre pour le premier album de son ensemble vocal The Tallis Scholars.

Inspiration Le tonus peregrinus (en français : le ton pérégrin) du Miserere a inspiré Mozart, qui composa l'introït de son Requiem en ce mode (Te decet hymnus Deus in Sion). Plusieurs compositeurs suivirent cette façon. Il s'agit des Requiem d'Eduard Grell († 1886), de Friedrich Kiel († 1885) et de Felix Draeseke († 1913)Mattias Lundberg, Tonus Peregrinus : The History of a Psalm-Tone and its Use in Polyphonic Music, p. 276 - 277, 2016 .

Caractéristiques

La version actuelle se compose d'une alternance complexe parmi les versets à 5 voix (I, V, IX, XIII, XVII), les versets à 4 voix (III, VII, XI, XV, XIX), psalmodie (II, IV, VI, VIII, X, XII, XIV, XVI, XVIII : versets pairs) et le dernier verset à 9 voix (XX).

Si, à la fin du , le mode de cette œuvre était faussement classifié en deuxième modep. 36, note n° 45, il s'agit en réalité d'un mode particulier, connu comme tonus peregrinusp. 35 - 36 (le ton pérégrin, en français). La composition selon ce mode étranger ou irrégulier ne satisfait aucun mode d'après l'octoéchos, dits huit modes grégoriensGraham O'Reilly, Allegri's Miserere in the Sistine Chapel, p. 35, 2020 Exemple : In exitu Israel (psaume 113) ; ; partition par Franz Xaver Haberl p. 172 (1877) . La pièce reste encore l'une des compositions très rares de ce mode.

En ce qui concerne le style, les versets en polyphonie étaient composés avec le style falso bordone, issu de faux-bourdon, qui était adapté au chant monodie. Au sein de la chapelle papale, ce style fut introduit par l'intention du pape Léon X, en faveur du Miserere chanté lors des offices des Ténèbres. La première pratique de Miserere en falso bordone remonte en 1518 sous le pontificat de ce souverain, en remplaçant l'édition de 1514, déjà une alternance entre le psalmodie à l'unisson et la polyphonie.. En effet, ce pape qui était exceptionnellement passionné par la musique sacrée fit avancer la liturgie pratiquée au Saint-Siège. Ce falso bordone, favorisé par les prescriptions du concile de Trente, était une psalmodie chorale ornée polyphoniquement, mais à la différence du faux-bourdon, sans rapport avec la mélodie de psalmodie traditionnelle. C'est la raison pour laquelle Allegri employait un mode très différent, le ton pérégrinJacques Viret, Le chant grégorien et la tradition grégorienne, p. 246, 2001 .