vignette|upright=1.25|The Scapegoat (Le Bouc émissaire), tableau de William Holman Hunt, 1854-1856.

Un bouc émissaire est un individu ou un groupe choisi pour endosser une responsabilité ou expier une faute dont il est, totalement ou partiellement, innocent. Le phénomène du bouc émissaire peut émaner de motivations multiples, délibérées (telles que la fuite de responsabilité) ou inconscientes (telles que des mécanismes de défense internes). Par ailleurs, le processus peut se mettre en place entre deux personnes (par ex., un employé et son subalterne), entre des membres d'une même famille (par ex., un enfant pris pour bouc émissaire), entre les membres d'une organisation (par ex., les responsables d'une entreprise) ou à l'intérieur de tout autre groupe constitué. Outre cet aspect intra-groupal, le phénomène peut également être inter-groupal et s'observer alors entre des groupes différents, au sein d'un pays ou d'une société.

Différents critères peuvent guider la sélection d'une personne ou d'un groupe comme bouc émissaire, comme une différence attribuée à la victime, l'antipathie qu'elle suscite ou le degré de pouvoir social qu'elle possède. Selon les cas de figure et les motivations des agresseurs, les conséquences pour la victime et les réactions possibles des protagonistes peuvent varier. De même, les possibilités d'intervention face au phénomène sont multiples, à la fois au niveau individuel, groupal ou procédural.

Origines de l'expression Références culturelles

Une des origines de ce concept peut être trouvée dans la Grèce antique où le pharmakos (en , celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre) désigne la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives. Le mot a fini par prendre en grec, à l'époque classique, la signification de malfaiteurAristophane, Les Cavaliers, vers 405 . Afin de combattre une calamité ou de chasser une force menaçante, une personne (parfois revêtue de vêtements sacrés) ou un animal était choisi et traîné hors de la cité, où il était mis à mort ou abandonné à lui-même. Dans ce processus d'altérisation, cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la citéJacques Derrida, La dissémination, 1972, Seuil, , pp. 162-163.. Le philosophe français René Girard en a fait l'un des fondements de sa théorie du bouc émissaire dans La violence et le sacréRené Girard, La violence et le sacré, Grasset, Coll. Pluriel, 1972..

L'expression provient de la traduction grecque de « bouc pour Azazel »., un bouc portant sur lui tous les péchés d'Israël qui apparaît dans un passage du Lévitique (16-21), texte datant vraisemblablement du .. Il décrit un rituel « d'élimination » qui connaît des précédents bien attestés par exemple chez les Hittites et les Hourrites du Kizzuwatna, au ..

Le passage du Lévitique présente une série de rituels de purification, concernant tant le sanctuaire que la communauté, que Yahweh prescrit à Moïse afin que Aaron, symbolisant le grand-prêtre, les exécute : deux boucs sont tirés au sort., un « bouc pour Yahweh » consacré par sacrifice pour purifier le Temple, et un « bouc pour Azazel » qui est chargé des péchés du peuple par l'imposition des mains de Aaron ; ce bouc est ensuite conduit « vers Azazel » et abandonné dans le désert en un rituel de séparation grâce auquel le peuple est lavé de ses fautes. À la période du Second Temple, le rituel non sacrificiel consiste à jeter un bouc dans un ravin à l'extérieur de Jérusalem.

L'identité ou la nature de cet Azazel est peu claire et reste débattue. Si l'interprétation talmudique explique plutôt que le nom désigne le précipice ou la montagne d'où le bouc est jeté, dans la littérature biblique plus tardive, c'est un démon identifié à l'un des chefs des anges déchus. Les auteurs de la Septante optent quant à eux pour l'euphémisation « ez ozel » () qu'ils traduisent en grec par / qui sera rendue dans la Vulgate en latin par caper emissarius, traduite en français par « bouc émissaire » et en anglais par « scapegoat » (étymologiquement « bouc qui s'est échappé »).

Entrée dans la langue française L'expression française est mentionnée dans le dictionnaire de Furetière (1690), avec une définition liée aux Écritures. Par la suite, on l'a utilisée pour désigner une personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres. Ce sens est déjà attesté au . Georges Clemenceau le reprendra plus tard à propos de l'affaire Dreyfus :

Tel est le rôle historique de l'affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés.

Modèles explicatifs Anthropologie mimétique : René Girard Chez les anthropologues contemporains, le concept de désigne l'ensemble des rites d'expiation utilisés par une communauté. Le premier à avoir utilisé ce concept est James George Frazer dans Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions.

L'ouvrage Le Bouc émissaire de René Girard (1982) montre à l'œuvre ce phénomène qu'il nomme le : formé de trois pôles qui sont les individus A, B et le bien supposé, le triangle mimétique décrit ce jeu symbolique et la relation réelle entre A et B, dans laquelle B : dispose d'un bien, semble disposer d’un bien, ou pourrait disposer d’un bien, dont A pense soit : qu'il en est lui-même dépourvu, que sa propre jouissance du même bien est menacée par le seul fait que B en dispose (ou puisse en disposer). Le est appelé par René Girard et il n’est pas nécessairement matériel.

Ce triangle mimétique semble motivé par la nécessité d’avoir à défaut de pouvoir être. Ne pouvant être l’autre directement, l’individu A pense que ce qui caractérise l’autre (B) et qui justifie encore la différence entre lui (A) et son modèle (B), est un avoir (l’objet ou le bien). Le problème réside dans l’imitation réciproque au désir de l’objet. Plus A va désirer l’objet, plus B (s’il rentre dans le mécanisme du désir mimétique) va faire de même. Et plus A et B vont (par rapport à leur désir) se ressembler.

Schématiquement, plus la tension vers l’objet est forte, plus l’indifférenciation entre A et B est importante. Pour Girard, c’est cette indifférenciation des individus qui est porteuse de violence (au travers de la tension vers un même objet). Finalement, cette rivalité mimétique ainsi engendrée va être créatrice de conflit et de violence. Dans un autre ouvrage, il note : René Girard, Mensonge romantique et Vérité romanesque, Grasset, Paris 1961.. Girard note aussi que .

Le phénomène du bouc émissaire, collectif, est la réponse inconsciente (René Girard utilise le terme ) d’une communauté à la violence endémique que ses propres membres ont provoquée au travers des rivalités mimétiques dues au triangle mimétique.

Le phénomène du bouc émissaire est une conséquence du . Il a pour fonction d’exclure la violence interne (endémique) à la société vers l’extérieur de cette société. Pour que ce phénomène soit effectif, il faut : que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée, que la violence résultant de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où la nécessité de concevoir des de victimes (elles ne sont pas choisies au hasard). C’est le principe de moindre violence ; que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc émissaire, et (dans une moindre mesure) que les victimes soient persuadées d’être coupables.

Ce mécanisme régulateur de la violence est temporaire. En effet, la violence endémique produite par le désir mimétique ou mimèsis se fait, tôt ou tard, ressentir. L’on a recours alors à un nouveau bouc émissaire.

En résumé, pour René Girard, le bouc émissaire est le mécanisme collectif permettant à une communauté archaïque de survivre à la violence provoquée par le désir mimétique individuel de ses membres (même si la détermination des désirs est, pour une très large part, collective). Le bouc émissaire désigne également l’individu, nécessairement coupable pour ses accusateurs, mais innocent du point de vue de la , par lequel le groupe, en s’unissant uniformément contre lui, va retrouver une paix éphémère.

Le meurtre fondateur engendre le religieux archaïque, les rites (répétitions de la crise mimétique) et les mythes (récits, déformés par les persécuteurs, du meurtre fondateur).

L'innocence du bouc émissaire, que nous connaissons bien aujourd'hui, est révélée par les textes bibliques et tout particulièrement par la Crucifixion ; Jésus est d'ailleurs parfois appelé en référence au bouc émissaire. C'est bien la foule, et à travers elle, toute l'humanité, qui rejette ses fautes, culpabilités et péchés sur Jésus. Il est devenu impensable aujourd'hui de se représenter un ordre social antérieur à la révélation évangélique. Avec l'avancée de la révélation évangélique et l'évangélisation du monde au sens fort du terme (en plus du sens exclusivement religieux), le monde, privé de sa solution préférée, le mécanisme émissaire, devient de plus en plus violent, quoique les formes de civilisations ne cessent d'évoluer pour contenir, dans les deux sens du terme, cette violence dite .

Psychologie sociale La persistance du phénomène de bouc émissaire, initialement rituel, dans nos sociétés actuelles, sécularisées et rationnelles, pourrait surprendre et les théories psycho-sociales ont suggéré diverses explications relatives à cette permanence.

Frustration C'est John Dollard et ses collaborateurs qui en 1939Dollard, J., Doob, L., Miller, N., Mowrer, O., & Sears, R. (1939). Frustration and aggression. New Haven, CT: Yale University Press. cal Review, 48, 364-366., ont élaboré une des premières théories concernant le phénomène du bouc émissaire dans le domaine de la psychologie sociale : la théorie de la frustration-agression.

Pour conceptualiser cette théorie, Dollard s'est inspiré d'un concept développé par Sigmund Freud dans son livre Deuil et mélancolie. En effet, celle-ci suggère que le blocage d’une atteinte au plaisir ou à l’expression d’une pulsion cause, chez la personne, de la frustration. Dans cette optique, cette frustration mène soit à un sentiment de culpabilité soit à de l’agression.

Au travers de ses expériences, Dollard va utiliser cette théorie pour l'appliquer à des dynamiques présentes en psychologie sociale. Il reprend la prémisse suivante : Michael Billig, Social psychology and intergroup relations, Academic Press (European Monographs in Social Psychology), 1976.. La théorie implique deux prédictions :

.

L'agression est tournée de manière privilégiée vers la source de la frustration, mais si celle-ci est absente ou non accessible (hiérarchie), l'agression est déplacée vers un bouc émissaire, la cible la plus facile (groupes minoritaires). Il dira également que l’agression peut être ou non (fantasmes, rêves), cela dépend des inhibitions du sujet et du contexte. Miller et BerkowitzBerkowitz, L., Frustration-Aggression Hypothesis: Examination and Reformulation , Psychological Bulletin, 1989, . vont, un peu plus tard, mettre en avant ce concept à partir de la théorie de Dollard en postulant que le sujet déplace l’agression sur une cible similaire à l’agent frustrant. Plus elle lui ressemble, et plus les agressions lui seront destinées. Ainsi, on entend par , une hostilité dirigée vers une cible similaire à l’agent frustrant. Plus on s’éloigne de la similarité avec la cible originale, plus on rentre dans une hostilité généralisée. Selon les auteurs, une même cause se trouve à l’origine des deux processus : le degré d’inhibition du sujet frustré quant à l’agression par l’agent frustrant.