vignette|Chêne têtard sur talus, mais l'émondage est désormais incomplet. L'agriculteur coupe uniquement les branches basses les plus faciles d'accès et susceptibles de gêner le passage de son tracteur.

Une trogne (terme qui ne vient pas de tronc et du latin « tronquer, couper un arbre, ébrancher », mais du gaulois trugna, « nez, museau ») est une forme d'arbre têtard, dont la forme caractéristique résulte d'un mode d'exploitation spécifique (appelé étrognage ou trognage), consistant en des tailles périodiques spécifiques, afin de fournir principalement du bois et du fourrage.

De nombreuses essences forestières, le plus souvent feuillues, peuvent être conduites en trognes, formant une haie, une « prairie aérienne », un « taillis sur pilotis », une « forêt perchée » ou un boisement de trognes.. Ce système de production de bois était familier des campagnes où les arbres conduits en trognes s'inscrivaient notamment dans les haies bocagères. Menacés de disparition à la suite, notamment, des remembrements successifs, les têtards, éléments emblématiques des paysages, ont pourtant des fonctions écologiques, économiques et sociales, ce qui encourage des projets de sensibilisation, de valorisation et de réhabilitation des trognes.

Dénominations Connu sous 250 noms en France, comme truisse, chapoule (en Nord-occitan), ragosse en Haute-Bretagne (notamment dans le pays rennais), tocard (issu du mot estoc) au nord-ouest du pays nantais, pilgos en langue bretonne, trognard (Sologne), émousse, ragole en Mayenne, touse en Picardie, pied cormier (Perche Vendômois) ou trogne (Perche et Anjou)., l’arbre têtard se définit comme un arbre sur lequel on a procédé à un recépage à un niveau plus ou moins élevé du tronc ou des branches maîtresses dans le but de provoquer le développement de bourgeons dormants (latents)Bourgeons se développant après un temps plus ou moins long, parfois plusieurs années après leur formation. en attente sous l'écorce et de rejets (repousses végétales), qui seront périodiquement coupés aux mêmes points de coupe.

En Belgique, il porte les noms de têteau, aléo, tchiap, choke, bollaert.…

Une pratique ancestrale donnant des « sculptures vivantes » aux formes singulières vignette|Les chênes têtards difformes arrachés aux talus des champs bretons servent de pieux hydrauliques utilisés comme brise-lames sur la plage du sillon à Saint-Malo depuis la fin du , après une tempête qui avait endommagé les rempartsLa ville entreprend régulièrement des plans de rénovation pour remplacer les troncs qui se dégradent sous l'effet du sel et de la force des vagues.. étaient utilisés au , au .. vignette|Les hêtres en candélabre de la forêt d'Iraty au Pays basque étaient autrefois utilisés pour la production de charbon de bois ou comme bois d'œuvre (bois courbes pour la marine), les trognes de chênes procurant la glandée dont les porcs élevés en liberté se nourrissaient..

Les trognes sont des mécanismes naturels copiés par l'homme. Lorsqu'un arbre est stressé (par exemple en cas de verglas, de crue, de cassure du tronc par une tornade, de coupe à faible hauteur par un castor), il a la capacité d'activer des bourgeons dormantsCet état est dû à une inhibition hormonale qui favorise habituellement la croissance des bourgeons terminaux. Ces bourgeons dormants ne se développent que lorsque cette inhibition est levée ou en cas de stress de l'arbre. et donner le phénomène de réitération traumatique (c'est-à-dire une reproduction du modèle architectural) pouvant conduire à une colonie clonale.

La plupart des conifères et surtout la majorité des feuillus peuvent être taillés en trogne à l'exception de ceux qui ont une croissance très lente ou qui supportent mal les tailles sévère (noyer, arbres fruitiers à noyaux)..

L'homme a probablement trogné les arbres depuis le Néolithique. Un vestige de chêne en têtard a été retrouvé dans les vases de la Trent et daté au carbone 14 à avant notre ère.. Cette technique s'est généralisée au Moyen Âge et a connu son apogée entre le , avant de quasiment disparaître et devenir peu visible.

La périodicité des tailles (de 1 à 20 ans selon) varie selon les régionsUne tradition de l’émondage existait pour les fermiers et métayers, locataires des grandes exploitations domaniales des propriétaires terriens (propriétaires bourgeois, seigneurs ou non, qui donnaient en bail et parfois même en métayage des terres). Ces baux ruraux autorisaient les exploitants agricoles à récolter le bois d’émonde et les fagots selon une périodicité des tailles inscrite dans ces contrats, tandis que le tronc de l’arbre (partie noble qui servait notamment à faire du bois d'œuvre) restait propriété du loueur. Cf ., l'essence de l'arbre, le terrain et la destination du bois récolté (fourrage ou bois de chauffage).. Les tailles périodiques sculptent l'arbre de deux manières différentes.: étêtages réguliers du tronc et des branches principales, donnant une grosse tête qui ressemble à une larve de batracien, d'où le nom de têtard ou le nom de trogne (cette tête étant une zone de réserve de sucres destinée à alimenter la réitération des tailles)Cependant "La taille de branches de gros diamètre (supérieur à 5 cm) provoque chez l’arbre : –  la diminution de la quantité des réserves en sucres indispensables à sa vie, –  l’affaiblissement de sa résistance aux agressions, –  le développement de graves pourritures mettant en péril sa solidité." Site de la Société française d'arboriculture : Bonnes pratiques .

émondage réguliers des branches latérales, donnant une émondeEn effet, le terme d'émondage sert souvent à indiquer indifféremment l’étêtage ou l’émondage. Cf

Pour les « têtards », le recépage en hauteur provoque l'élargissement sommital du tronc : la « cicatrisation » des plaies dues à la coupe et la croissance de nouvelles branches provoquent ce renflement, formant ainsi un plateau qui résulte des bourrelets de recouvrement et des broussins qui se développent à la suite d'un étêtage répété..

La spécificité des ragosses dans le bassin rennais tient au fait que l’on émonde périodiquement toutes les branches latérales, ce qui le différencie du « têtard » stricto sensu avec une forme plus régulière ou gracile, un tronc long noueux et des arbres parfois coiffés de « tire-sèves » (rejets repoussant en haut du tronc, conservés pour maintenir la circulation de la sève)..

Les têtards hauts (hauteur de tronc comprise entre 2 et 3 m) sont taillés ainsi pour rendre les baguettes d’osier inaccessibles au bétail et à la faune sauvage herbivore (soustraction des rameaux à l'abroutissement). Les têtards bas (hauteur de tronc comprise entre 1 et 1,5 m) sont taillés pour faciliter le broutage des feuilles basses par le bétail, cette taille s’auto-entretenant par les troupeaux (principe de l'« abroutissement topiaire ») et permettant la production de complément de fourrage (feuilles), bois de chauffage et de service.

Le recépage intervenant environ tous les un à quinze ans (cycle de taille selon l'essence à « bois dur » ou à « bois tendre ») favorise la durée de vie de l’arbre qui se creuse naturellement au centre avec les intempéries. Peu à peu, cette étrange silhouette torturée s’impose dans la haie comme un « menhir de bois »..

Fonctions Encore méconnus, les services écosystémiques rendus par les trognes sont mis à l'honneur en 2020 en France : afin de sensibiliser le public sur l'importance écologique, économique et sociale de cet arbre, 52 événements viennent rythmer « 2020 : année des Trognes » à travers un programme destiné à faire connaître, créer, réhabiliter, restaurer, planter et valoriser ces arbres.

Fonctions écologiques Tout un argumentaire est développé autour des têtards construits comme facteurs de développement durable.

Les alignements d’arbres têtards ont un rôle de corridor biologique des réseaux de haies bocagères, et font partie intégrante de la trame verte. Ils constituent un véritable réservoir de biodiversité. Les cavités et anfractuosités qui se creusent dans ces arbres creux (liées au développement de champignons lignivores car les plaies ouvertes favorisent la pénétration de la pourriture blanche ou brune) se forment deux à quatre fois plus vite que dans un arbre non taillé. Elles constituent des dendro-microhabitats qui accueillent une flore spécialisée opportuniste (plantes épiphytes : mousses, lichens, fougèresTelle que le polypode vulgaire., rumex, groseillier à maquereau, lierre terrestre, , alisier blanc, géranium Herbe à Robert, sureau noir et à grappes, fusain d'Europe, frêne, bouleau verruqueux, chêne sessile) et une faune cavernicole : oiseaux (des cavernicoles primaires comme les pics, puis des cavernicoles secondaires comme les mésanges, sittelles, rouge-queue à front blanc, grimpereau des jardins, rapaces diurnes comme le faucon crécerelle et nocturnes comme les chouettes et les hiboux…), mammifères (martres, putois, renard, chauves-souris, blaireaux, écureuils, fouines, genettes) et micromammifères (musaraignes, mulots, campagnols…), amphibiens (grenouille agile, salamandre tachetée, crapaud commun, tritons) et reptiles (couleuvres, vipères, orvets et lézards occasionnellement arboricoles) et de nombreux insectes (cortèges saproxyliques, notamment des coléoptères tels que le grand capricorne, l'aromie musquée, la cétoine dorée ou des espèces devenues très rares telles que le taupin violacé ou la pique-prune) ; abeilles domestiques, guêpes et frelons qui y construisent leurs nids) Vers un retour de la trogne, une solution au développement durable.

En s'intégrant aux haies, ils participent à leur rôle météo-régulateur, et en séquestrant du dioxyde de carbone, ils contribuent à l'atténuation des changements climatiques Les arbres têtards : intérêt, rôles et guide d'entretien, Parc naturel régional des Boucles de la Seine Normande, 2005, p. 6.

À l’intérieur du tronc creusé, les reliquats de bois et des feuilles décomposés par des champignons lignivores (carie rouge ou pourriture rouge cubique) forment un terreau particulier, « le sang de la trogne », que l’on utilisait pour faire lever les semis dans les champs. Les champignons saprotrophes lignicole (Polypores tels que le Polypore aplani, l'amadouvier du hêtre, le Polypore du bouleau, la fistuline hépatique) décomposent le bois en humus qui constitue une couche idéale pour la germination et la croissance de plantes épiphytes.

Fonctions économiques vignette|droite|200px|Saule têtard en bordure de rivière, photographie prise en Ariège entre 1859 et 1910. Cette exploitation permet l'exploitation de produits ligneux liés à l'essence de l'arbre têtard, à sa forme et à ses cycles de taille, exploitation qui s'intègre dans les pratiques agroécologiquesTrognes et politiques publiques, 2020, p. 4/7.

Le taillis aérien fournit ainsi des objets ou outils divers selon les régions, les époques et les essences d’arbres : objets de vannerie en Basse-Rhénanie et dans la vallée du Cher, fagots de boulange, charbon de bois, manches d’outils, piquets..