Le cinéma expérimental est une pratique artistique relevant à la fois des arts plastiques et du cinéma d'art et d'essai. Plus précisément, le cinéma expérimental s'est développé à partir de deux corpus : celui des avant-gardes littéraires et plastiques du et celui de l’histoire du cinéma.
C'est un art en soi, qui se développe en marge de l'industrie cinématographique et du système commercial de diffusion-distribution propre à celle-ci. Souvent esthétiquement hors-normes, il n'obéit pas à des règles prédéfinies, mais promeut ses propres codes expressifs, son esthétique et, souvent, ses modes de diffusion. Il s'est forgé, depuis les années 1920, une histoire spécifique.. Cette histoire appartient néanmoins à celle du cinéma..
Il convient de ne pas confondre cette pratique avec les premières expériences du cinématographe (autour de 1895) et, d'autre part, les éléments filmiques de nature expérimentale ou novatrice, tant sur le plan esthétique que technique, inclus dans des films diffusés dans les circuits commerciaux.
Définition vignette| Film brésilien Limite (1931), de Mário Peixoto. thumb|Image tirée du film Meshes of the Afternoon de Maya Deren qui représente Deren elle-même regardant par la fenêtre.
La notion d'expérimentation, si elle est importante, s'avère insuffisante à la définition du cinéma expérimental. De nombreux termes ont servi à le désigner, à partir de ses différents courants (« cinéma pur », « cinéma absolu », « cinéma d'art », « cinéma underground », etcDictionnaire Larousse du cinéma, sous la direction de Jean-Loup Passek, 1996, .) On pourrait dire qu'un film est expérimental dès lors que sa démarche créatrice se situe, essentiellement, au niveau de la forme. Ceci implique souvent qu'il soit conçu, sinon entièrement hors de l'industrie du cinéma, du moins très fréquemment à ses marges, et sans considération des préoccupations industrielles, économiques, commerciales, scénaristiques, narratives, etc. Le cinéma expérimental va souvent à contre-courant des normes cinématographiques habituelles : en matière de durée, avec des films de 25 heures (, d'Andy Warhol) ou d'1/24 de seconde (Le Film le plus court du monde, d'Erwin Huppert, et V.I.I. (Very Important Image), de Manuel Gomez) ou de narration (Empire, de Warhol, est un film de huit heures constitué de bobines mises bout à bout et cadrant en plan fixe l'Empire State Building)Dictionnaire Larousse du cinéma, 764 et 2263..
Il peut être abstrait ou figuratif, mais il table fréquemment sur le primat des sensations, notamment quand, par des procédés comme l'abondance des surimpressions ou le montage rapide, il s'adresse directement à l'œil sans le détour par la pensée littéraire. C'est pourquoi il va puiser, dans ses pratiques expressives, du côté des techniques ou des modes de représentation propres à la musique (comme le cinéma lettriste d'Isidore Isou, de Maurice Lemaître et de Roland Sabatier ou à la peinture (comme les films de Stan Brakhage, de Len Lye ou de Leighton Pierce). Le cinéaste expérimental travaille couramment l'image projetée de manière plus plastique que narrative - dont il interroge l'identité matérielle en en montrant les phénomènes d'apparition et d'existence (mise en valeur de la pellicule par des ratures ou des signes tracés sur les photogrammes, jeu avec l'écran de projection ou le noir de la salle, travail sur le projecteur dont la vitesse de défilement est contrariée, etc. C'est pourquoi le directeur de la photographie Jimmy Glasberg écrit en 2002 que ce type de cinéma fait appel . Pour l’universitaire Nicole Brenez : Nicole Brenez, L'Atlantide, in Nicole Brenez, Christian Lebrat (dir.), Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d'avant-garde et expérimental en France, Paris, Cinémathèque française / Mazzotta, 2001, .
Sous l'appellation de cinéma expérimental on regroupe finalement des courants et des écoles parmi lesquels le cinéma abstrait qui tend au cinéma graphique pur, le cinéma onirique ou surréaliste, le cinéma underground, le cinéma structurel, et d'une façon peut-être tardive et anecdotique l'Oucipo qui avec l'habituel regard humoristique de la potentialité, peut considérer très justement l'ensemble du cinéma expérimental comme un plagiat par anticipationLa Genèse du Cinéma. Le cinéma politique contemporain fait fréquemment appel aux principes du cinéma expérimental, et peut le rejoindre tant par le mode de production que par la démarche formelle. Dans une moindre mesure, le cinéma documentaire fait de même notamment quand il crée de l'image poétique tendant vers l'abstraction, ou quand il renouvelle ses propres règles dans le cinéma direct ou le free cinéma.
L'histoire du cinéma expérimental, théorisée notamment par aux États-Unis, dans les années 1970 (voir note 22), commence avec le précinéma, et court jusqu'à aujourd'hui, constituant ainsi un pan entier du cinéma vu comme expérimental. Ce cinéma parallèle, ce « deuxième cinéma », encore assez peu connu, était, depuis sa scission d'avec le cinéma commercial et industriel, mais aussi d'avec les avant-gardes historiques et pluridisciplinaires (à l'époque où il n'avait pas d'épithète durable et fédératrice, et où il se rattachait à ces avant-gardes), vers les années 1930, presque totalement absent des « histoires » officielles du cinéma. Le travail des historiens et des critiques le fait entrer, dans les années 1980 et 1990, dans le Dictionnaire Larousse du cinéma et dans l’Encyclopædia Universalis, tandis que les ouvrages spécialisés se multiplient. L'arrivée du numérique, dans les années 2000, permet au cinéma expérimental une plus grande visibilité, grâce, notamment, aux nouvelles technologies d’affichage et de réalisation en direct qui permettent une collaboration étendue avec d’autres disciplines, en premier lieu, la musique et la danse.
Historique Le cinéma expérimental s'inscrit dans la continuité des travaux artistiques accomplis dans le cadre des avant-gardes historiques des années 1920, comme le futurisme, le dadaïsme ou le surréalisme qui furent des mouvements pluridisciplinaires.
Origines Les mots « expérimental » et « cinéma » sont directement liés, pour la première fois, en 1930 avec la publication de la revue américaine Experimental Cinema (1930-1934)Revue rééditée en 1969 (Fiche de la réédition sur le site Open Library. L’apparition du cinéma sonore et la fin du mécénat marquent l'arrêt des premiers courants avant-gardistes au cinéma (dadaïsme, surréalisme ou apparentés dans les pays producteurs. Érik Bullot écrit : Érik Bullot, Sortir du cinéma, Genève, Mamco éditions, 2013, . Mais, immédiatement, hors des lieux fondateurs (France, Allemagne, Italie), apparaissent des courants informels, non liés à une quelconque doxa, et qui sont souvent le fait de militants, d'amateurs ou de critiques, comme c'est le cas aux États-Unis : , Robert Florey, James Sibley Watson et Melville Folson Webber. Ce courant américain sera réévalué au début des années 2000. Sous le titre Unseen Cinema, early american avant-garde Film 1894-1941http://unseen-cinema.com/ une vaste rétrospective] est organisée , qui met l’accent sur la diversité de cette production (un coffret de sept DVD est édité, en 2005, article en anglais, qui rencontre un fort écho critique et public.. Des courants spontanés naissent, également, dans les années 1930, en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Suisse, en Belgique. C'est dans ce dernier pays qu'est créé, en 1949, à Knokke-le-Zoute, le premier festival international du genre, dénommé aussi EXPRMNTL, qui connaîtra seulement cinq éditions : en 1949, en 1958 - cette dernière déplacée à Bruxelles -, en 1963, en 1967 et en 1974, et sera un rendez-vous incontournable pour les amateurs du genre.
En 1952, Hans Richter écrit : Hans Richter, « Un art original, le film », Cahiers du cinéma , mars 1952, .
Dès 1951, les films lettristes d'Isidore Isou (Traité de bave et d'éternité), de Maurice Lemaître (Le film est déjà commencé ?), de Gil J Wolman (L'Anticoncept) renouent avec une certaine tradition post-dadaïste (travail sur la matériau film qui est gratté, lacéré; disjonction de la bande-image et de la bande-son), tandis qu'émerge, aux États-Unis, dans les années 1940, un cinéma qualifié d'abord de post-surréaliste (par Jean Mitry notamment : voir biblio) avec les travaux de Maya Deren, Ian Hugo, Kenneth Anger ou ; les deux derniers deviendront des figures majeures du cinéma underground. En 1958, Stan Brakhage tourne Anticipation of the Night, un film ou le montage à la prise de vue, à l'intérieur de la caméra, les solarisations variées, créent une matière visuelle et lyrique qui rompt avec les précédents travaux du cinéma expérimental. Dans les années 1960, les catégories ou genres se multiplient : cinéma underground, lyrique, structurel. P. Adams Sitney en fera une cartographie dans son livre Le Cinéma visionnaire (note 22).
Création d'un milieu spécifique Le milieu s’organise à un niveau pratique (condition nécessaire au développement de la distribution et de l'émergence de critiques liés au mouvement, et donc les connaissant de l'intérieur) quand Jonas Mekas et ses amis fondent, en 1962, à New York, ., le premier organisme de diffusion, non capitaliste, de cinéma indépendant et expérimental : en effet, les cinéastes y gèrent, eux-mêmes, la location et la distribution de leurs films; un pourcentage revenant à l'artiste, le reste permettant à la structure d'exister.. En France, trois coopératives se créent sur ce modèle : le Collectif Jeune Cinéma en 1971Présentation de la projection des 40 ans du Collectif Jeune Cinéma au centre Georges-Pompidou en 2011, la Paris Films Coop. en 1974Les 36 ans de Cinédoc célébrés au centre Pompidou en 2010 (aujourd’hui Cinédoc Paris Films CoopSite de Cinédoc), et l'association Light ConeSite de Light Cone en 1982Les 30 ans de Light Cone au Centre Pompidou en 2012. Des coopératives naissent dans de nombreux pays : Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Canada, Australie… Dans l'ouvrage collectif rédigé par des spécialistes internationaux, Cinémas d'avant-garde (expérimental et militant) (CinémAction , printemps-été 1980), pour tous les pays étudiés (États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Irlande, Allemagne fédérale, Danemark, Suède, Hollande, Belgique, Suisse, Italie, Espagne, Portugal, Monde arabe, Grèce, Turquie, Iran Amérique latine, Australe, Japon, Europe de l'Est et France), une liste d'adresses de collectifs expérimentaux et militants suivait chaque texte.
Cette diversité de réalisations se fédère lorsque Jonas Mekas et parcourent le monde, à la fin des années 1960, pour présenter une sélection du New American Cinema. Des cinéastes anglais, danois, allemands, français, etc., s'aperçoivent, alors, qu'ils ne sont pas isolés. L'idée d'un cinéma expérimental international prend corps et forme lorsque paraissent de nombreux ouvrages au cours des années 1970. P. Adams Sitney publie, en 1974, Visionary Film. The American Avant-Garde (traduit en français et mis à jour en 2002 sous le titre Le Cinéma visionnaire : l'avant-garde américaine 1943-2000Fiche du livre sur le site Paris-Expérimental), qui dote ce cinéma d'une histoire, de tendances, d'écoles. Des « écoles nationales » seront rattachées, à partir des années 1970, par des critiques et des historiens tels que, entre autres, Scott MacDonald., David Curtis., Dominique Noguez, , Xavier Garcia Bardon, Dominique Païni, Yann Beauvais, Raphaël Bassan ou Nicole Brenez aux avant-gardes historiques et aux catégories de cinéma américain contemporain décrites ou théorisées par Sitney (Cinéma lyrique, cinéma graphique, cinéma structurel…). Mais d'autres courants (l'École du corps, le cinéma post-structurel, abstrait, le film sans caméra, le cinéma élargi…) apparaissent dans divers pays. À partir des années 1980, un dialogue commence avec l'art vidéo et l'art numérique, comme développé à la fin du texte.
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