vignette|La papesse Jeanne en habits pontificaux, tenant un bébé, gravure provenant de la de Hartmann Schedel (1493).

La papesse Jeanne est un personnage légendaire, qui, au , aurait accédé à la papauté en se faisant passer pour un homme. Son pontificat sous le nom de est généralement placé entre 855 et 858 (un peu plus de 25 mois), c'est-à-dire entre celui de et , au moment de l'usurpation de l'antipape Anastase le Bibliothécaire. L'imposture aurait été révélée quand elle aurait accouché en public lors d'une procession de la Fête-Dieu.

Récit légendaire vignette|L'accouchement de Jeanne, gravure ornant le chapitre que Boccace consacre à la papesse dans ses Dames de renom.

La légende dit que, vers 850, une jeune fille originaire de Mayence en Allemagne, nommée diversement Jeanne, Agnès, Marguerite ou Gilberte suivant les sources, quitte sa famille pour entreprendre des études ou pour suivre son amant étudiant. Déguisée en homme, elle est connue sous le nom de Johannes Anglicus (Jean l'Anglais), ce qui dénote une origine anglaise. Elle étudie dans une université en Angleterre puis part avec son compagnon étudier la science et la philosophie à Athènes.

Après la mort de son amant, elle se rend à Rome où elle obtient un poste de lecteur des Écritures saintes avant d'entrer à la Curie. Selon certaines sources, elle est nommée cardinal. Tous s'accordent pour dire qu'elle est élue pape par acclamation, le peuple romain appréciant son érudition et sa piété. Deux ans plus tard, la papesse, séduite par un simple clerc ou par un cardinal plus clairvoyant que les autres, accouche en public : en célébrant la messe ou à cheval, ou encore lors de la procession de la Fête-Dieu, entre la basilique Saint-Jean-de-Latran et la basilique Saint-Pierre. Selon le chroniqueur dominicain Jean de Mailly, elle est lapidée à mort par la foule pour avoir trompé l'Église sur son sexe ; selon Martin d'Opava, elle meurt en couches ; selon d'autres encore, elle est simplement déposée, du fait qu'étant une femme, elle ne peut continuer à assurer sa fonction.

vignette|Vérification de la virilité d'.

Cette légende en a créé une autre. : d'après celle-ci, il existe une vérification rituelle de la virilité des papes nouvellement élus. Un ecclésiastique doit examiner manuellement les organes génitaux, au travers d’une chaise percée. L’inspection terminée, il peut s’exclamer ().

De plus, les processions pontificales, pour éviter de remuer des souvenirs douloureux, éviteraient désormais de passer par la basilique Saint-Clément-du-Latran, lieu de l’accouchement, dans leur trajet du Vatican au Latran ; cependant, une statue installée à l’endroit fatidique commémore l’incident. La statue, qui est protégée par un petit kiosque assez délabré., se trouve au croisement de la et de la ..

Faits Il s'agit d'une légende basée sur le fait que les sièges utilisés en certaines occasions et notamment dans la cérémonie de couronnement des papes depuis la fin du , étaient de banales chaises curules, dont le modèle remonte à l'Antiquité et censées symboliser le caractère collégial de la Curie romaine.

Aucune chronique contemporaine n'accrédite l'histoire et la liste des papesAnnuario pontificio. ne laisse aucun interstice dans lequel le pontificat de Jeanne pourrait s'insérer. En effet, entre la mort de , le et l'élection de , entre lesquels Martin le Polonais place la papesse, il ne s'écoule que peu de temps, même si n'est pas couronné avant le de la même année, du fait de l'antipape Anastase le Bibliothécaire. Ces dates sont confirmées par des preuves solides, telles que des monnaies et des chartes. La chronique de Jean de Mailly suggère quant à elle un placement de Jeanne peu avant 1100. Or il ne s'écoule que quelques mois entre la mort de () et l'élection d' (), et quelques jours seulement entre la mort de ce dernier () et l'élection de ().

La légende comporte de nombreuses variantes dans lesquelles on relève des anachronismes. Ainsi Jeanne, qui a vécu au , aurait fait des études dans une université anglaise, alors que la plus ancienne, celle d'Oxford, ne devient un centre d'enseignement actif que trois siècles plus tard. Le baccalauréat remonte également à la même époque. Athènes ne possède au aucune école susceptible de dispenser un enseignement de science et de philosophie et se trouve alors aux mains des « barbares ». La Fête-Dieu n'est instaurée qu'en 1264, sous .

Histoire de la légende Origines La légende s'est développée au cours du Moyen Âge. La première mention connue de la papesse se trouve dans la de Jean de Mailly, dominicain du couvent de Metz, rédigée vers 1255 :

Les passages dans des textes antérieurs, dans le Liber pontificalis, chez Marianus Scotus, Sigebert de Gembloux, Otton de Freising, Richard de Poitiers, Godefroi de Viterbe (1125-1202) et Gervais de Tilbury, sont des interpolations tardives, généralement du .. La légende se propage ensuite rapidement et sur une large étendue géographique, ce qui laisse supposer qu'elle existait déjà auparavant et que le dominicain se soit contenté de la consigner par écrit. Vers 1260, l'anecdote se retrouve chez Étienne de Bourbon, également dominicain et de la même province ecclésiastique que Jean de Mailly, dans son Traité des divers matériaux de la prédication. C'est surtout le récit qu'en fait le dominicain Martin le Polonais, chapelain de plusieurs papes, dans sa Chronique des pontifes romains et des empereurs, vers 1280, qui lui assure le succès. L'accueil que font les milieux pontificaux à l'anecdote s'explique par l'intérêt du cas juridique, et sans doute par une volonté d'imposer une interprétation officielle à l'événement.

Boccace est le premier écrivain laïc à reprendre l'histoire de Jeanne dans Les Dames de renomBoccace, Les Dames de renom, chap. intitulé « De Ioanne Anglica papa ». (1353).

Polémique vignette|La papesse Jeanne représentée comme la « Grande prostituée », montée sur la Bête de l'Apocalypse. La légende est rapidement reprise à des fins polémiques. Le franciscain Guillaume d'Ockham dénonce une intervention diabolique en la personne de Jeanne, qui préfigure celle de , adversaire des « spirituels » (dissidents franciscains). Lors du grand schisme d'Occident, l'histoire de Jeanne prouve, pour les deux partis, la nécessité légale d'une possibilité de déposition. Jan Hus la mentionne devant le concile de Constance pour remettre en cause le principe de la primauté romaine : pour lui, Jeanne a définitivement mis fin à la succession apostolique. Il est suivi sur ce point par Calvin, puis par Théodore de Bèze qui soutient cette thèse au colloque de Poissy.. De son côté, Luther témoigne avoir vu en 1510 un monument en l'honneur de la papesse, la représentant en habits pontificaux, un enfant à la main ; il conclut à l'endurcissement irrémédiable d'une papauté qui ne prend même pas la peine de détruire un tel édifice.

En Angleterre, le mouvement anti-papiste qui suit la création de l'Église anglicane produit un grand nombre de récits sur la papesse. À l'époque élisabéthaine, le mouvement culmine dans de fausses processions qui brûlent le pape en effigie : dans le même temps, sont publiés « Un cadeau pour les papistes : vie et mort de la papesse Jeanne, où l'on prouve à partir d'ouvrages imprimés et de manuscrits d'écrivains papistes et d'autres, qu'une femme nommée Jeanne a bien été pape de Rome, où elle a accouché d'un bâtard en pleine rue, alors qu'elle prenait part à une procession solennelle » publié de manière anonyme en 1675, généralement attribué à Humphrey Shuttleworth, « L'Histoire de la papesse Jeanne et des putains de Rome ». et surtout une tragédie, « La Femme prélat : histoire de la vie et de la mort de la papesse Jeanne », d'Elkanah Settle, qui ajoute de nouvelles péripéties au récit médiéval.

Réfutation Les premières attaques protestantes poussent l'érudit Onofrio Panvinio, moine augustin, à rédiger en 1562 la première réfutation sérieuse de la légende dans sa (Vie des Papes). Il est suivi par un juriste français, Florimond de Raemond, dans un ouvrage publié d'abord en 1587 de manière anonyme, Erreur populaire de la papesse Jeanne. (également connu par la suite sous le titre L'Anti-Papesse), qui sera réédité quinze fois. Au , les luthériens se rallient à cette argumentation. Rendant compte de l’ouvrage d’Alain Boureau dans la Bibliothèque de l'École des chartes, Bruno Galland précise que « les calvinistes eux-mêmes, à partir de 1647, renoncèrent à exploiter l’histoire de Jeanne, soucieux de trouver contre l’Église des arguments plus solides » après avoir écrit « lorsque les luthériens utilisèrent l’histoire de Jeanne pour attaquer les faiblesses de l’Église, cette dernière modifia son attitude et démontra rapidement et sans peine, au prix d’exposés érudits, comme ceux d’Onofrio Panvinio en 1562, repris par les jésuites, que Jeanne n’avait jamais existé. »

Interprétation Les explications de la légende sont diverses. Le mythe fut peut-être imaginé à partir du surnom de « papesse Jeanne » donné de son vivant au pape pour sa faiblesse face à l'Église de Constantinople, ou bien du surnom de « papesse Jeanne » donné à la maîtresse autoritaire du pape , Marozie. Enfin, le mythe renvoie aux inversions des valeurs rituelles, typiques des carnavals.

Un autre ressort de la légende vient peut-être de la prescription judaïque du Lévitique (21:20), qui interdit le service de l'autel à un « homme aux testicules écrasés », c'est-à-dire un eunuque. L'idée qui en découle, de vérifier que seuls les hommes « entiers » accèdent à la prêtrise, a probablement été à l'origine de la vérification cérémonielle, sujet tentant pour une estudiantine du Moyen Âge.

La légende a séduit divers auteurs de fiction par son caractère romanesque, par exemple Emmanouíl Roḯdis dans La Papesse Jeanne, traduit en anglais par Lawrence Durrell, Derek Verschoyle, Londres, 1954. et en français par Alfred JarryLa Papesse Jeanne, roman médiéval, traduit par Alfred Jarry et Jean Saltas de l'œuvre grecque d'Emmanuel Rhoïdes, suivi par Le Moutardier du Pape, opérette bouffe (1908 et 1907), Nouvelles éditions Oswald, 1981, avec une préface de Marc Voline qui retrace la postérité littéraire de la légende ., Renée Dunan dans un roman paru en 1929 ou plus récemment Claude PasteurLa Papesse, Olivier Orban, 1983. ou Yves BichetLa Papesse Jeanne, Fayard, 2005. Donna Cross a également publié La Papesse Jeanne (titre original : , 1996), une vie romancée de la papesse Jeanne selon la légende situant son règne au .

Dans les arts et la culture

Filmographie Littérature 1996 : L'indomptée, le roman de la Papesse Jeanne, écrit par Donna Cross, traduit de l'anglais (États-Unis) par Hubert Tézenas.

Cinéma 1972 : Jeanne, papesse du diable de Michael Anderson, jouée par Liv Ullmann. 2009 : La Papesse Jeanne de Sönke Wortmann, jouée par Johanna Wokalek. 2016 : La Papesse Jeanne de Jean Breschand, jouée par Agathe Bonitzer.

Télévision

Documentaire

2011 : Dossiers secrets, saison 2, épisode 9 : Papesse Jeanne. 2012 : Das Geheimnis der Päpstin de Christel Fromm et Daniel Sich.

Musique

Comédie musicale

2011 : Die Päpstin de Dennis Martin, jouée par .

Opéra

1793 : La Papesse Jeanne : Opéra-Bouffon, en vaudevilles, en trois actes d'Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.. 2020 : The Papess Joanne d'Yiorgos Vassilandonakis..

Théâtre

Drame

1921 : Die Päpstin Johanna de Bertolt Brecht.. 1982 : Top Girls de Caryl Churchill.

Notes et références Citations originales

Notes

Références

Voir aussi

Articles connexes Liste des papes Papes dans la fiction La Papesse (Tarot de Marseille) Couille du pape

Bibliographie .

.

traduit en anglais en 2000 : . . . . . (première anthologie complète des textes sur la Papesse Jeanne datés d’avant 1500).

Liens externes