La bataille de Lépante, qui a lieu le dans le golfe de Patras, sur la côte occidentale de la Grèce, à proximité de Naupacte (alors appelée « Lépante »), est une bataille navale de la quatrième guerre vénéto-ottomane, où s'affrontent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue. Cette coalition chrétienne formée sous l'égide du pape , comprenait des escadres vénitiennes et espagnoles, renforcées par des galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes. Cette bataille s'achève par la défaite des Ottomans qui y perdent la plus grande partie de leurs vaisseaux (187 sur 251 engagés) et plus de .
Le retentissement de cette victoire est immense en Europe, plus encore que la défaite des janissaires lors du grand siège de Malte en 1565, car elle apparaît comme un coup d'arrêt décisif porté à l'expansionnisme ottoman. C’est d’ailleurs en souvenir de cette victoire qu'est instituée la fête de , puis fête du Saint-Rosaire à partir de 1573..
Certains historiens estiment que cette bataille navale est la plus importante par ses conséquences depuis celle d'Actium (), remportée par Octave (Auguste) sur Marc Antoine et Cléopâtre et qui mit fin aux guerres civiles romaines.
Contexte
vignette|redresse|Portrait de Philippe II, roi d'Espagne (1556-1598), par Titien (Rome, Galerie Barberini). Le déclencheur est la prise de Chypre par les Ottomans en 1570 : la prise de cette possession de la république de Venise, au terme d'une conquête brutale (plus de de Nicosie sont mis à mort) Christopher Hitchens, Hostage to History : Cyprus from the Ottomans to Kissinger. Verso (1997), entraîne rapidement une réaction des catholiques européens. Sous le nom de « Sainte-Ligue », le pape mobilise et réussit à constituer une alliance entre l'Espagne, Venise, les États pontificaux, la république de Gênes, le duché de Savoie, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem et quelques autres puissances. vignette|Le songe de Philippe II, ou l'allégorie de la victoire, en souvenir de la victoire chrétienne de Lépante (école du Gréco). L'ensemble s'inscrit dans le contexte plus général d'une lutte généralisée d'influence pour le contrôle de la Méditerranée. La bataille dérive des tensions géopolitiques et religieuses croissantes de l'époque, consécutives à la montée de l'expansionnisme musulman ottoman en Méditerranée. Celui-ci menace à nouveau des puissances chrétiennes, en particulier les intérêts espagnols, puissance dominante dans la région à l'époque. Depuis le début du , les Turcs pratiquent des razzias en Méditerranée occidentale. Débarquant sur les côtes italiennes ou espagnoles, ils pillent les villes du littoral et arrachent les populations à leur village pour les emmener comme esclaves au service du sultan de l'Empire ottoman.
Description de la bataille Composition des flottes et ordre de bataille
La Sainte-Ligue a mobilisé au total et six galéasses et pour la flotte ottomane, un total de supportées par et . Déguisée en homme, María la Bailadora sert comme soldat à bord du Real, le navire amiral de la Sainte-Ligue. vignette|gauche|Plan de la bataille (formation des flottes juste avant le contact)D'après un schéma de William Oliver Stevens et Allan F. Westcott, dans , 1920, ..
Déroulement vignette|gauche|Georgio Vasari, La Bataille de Lépante, salle royale du Vatican. L'intérêt de cette fresque est de montrer l'importance des six galéasses, armées de 50 canons chacune, qui sont de véritables forteresses. À Messine, au cours de l', les navires arrivent les uns après les autres. Au total, il y a , dont six galéasses, transportant de diverses origines, espagnole, génoise, vénitienne, et de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ainsi qu'environ . Placée sous le commandement de don Juan d'Autriche, le demi-frère de , la flotte quitte Messine le et se dirige vers Corfou. Là, des navires éclaireurs localisent la flotte turque. Elle est rassemblée dans le golfe de Lépante (aujourd'hui Naupacte), à l'entrée du golfe de Corinthe (golfe de Patras). turcs la composent, déplacés par environ et transportant .
Au matin du , au soleil levant, la flotte chrétienne se positionne à l'entrée du golfe.
Premier succès pour don Juan d'Autriche : il a réussi à enfermer les navires ennemis dans un petit golfe. Aucune sortie n'est possible sans affrontement. Le combat qui est un combat naval en liminaire devient un combat d'infanterie sur les ponts des bateaux lors des abordages successifs. Les galéasses, puissamment armées, s'enfoncent dans les lignes de défense turques, et provoquent leur désordre et leur désorganisation. L'infanterie espagnole, bien équipée et munie d'équipes d'arquebusiers, part à l'abordage des navires ennemis avec à sa tête les tercios, où elle montre sa force et sa supériorité. Les fines galères, commandées par Giovanni Andrea Doria contribuent par la précision de leurs attaques, à prendre l'avantage sur les défenseurs turcs. Les boulets ouvrent des brèches dans les navires turcs, le feu se répand de bateau en bateau, et la panique s'empare des Turcs. Au centre du golfe, les énormes vaisseaux vénitiens, détruisant les galères ennemies aux alentours, empêchent la contre-offensive des réserves ottomanes. Seul le bey d'Alger, Uluç Ali Paşa, parvient, avec trente galères, à s'échapper.
Pendant le cours de la bataille, le navire du commandant ottoman est envahi par les hommes de la galère de Juan d'AutricheUne réplique grandeur nature de la galère de Juan d'Autriche est visible au musée maritime de Barcelone. ainsi que par celle de l’amiral savoyard André Provana de Leyni. L'amiral turc est fait prisonnier puis décapité et sa tête est placée au bout du mât du navire principal espagnol. Au soir, les Chrétiens ont définitivement remporté la victoire.
Bilan vignette|Les Vainqueurs de Lepante, Juan d'Autriche, Marcantonio Colonna et Sebastiano Venier (peinture à l'huile, , musée d'Art historique, Vienne). La démesure de l’affrontement en fait un événement majeur. Du côté des Ottomans, sont coulées ou capturées, sont tués ou blessés et faits prisonniers. En outre, plus de chrétiens ont été libérés ce jour-là. Seuls Uluç Ali Paşa avec une partie de sa flotte d'une trentaine de galères ainsi qu'une dizaine de fustes et galiotes échappent à la débâcle en s'enfuyant vers Lépante avec d'équipage. Uluç Ali Paşa est nommé Capitan pacha (grand amiral de la flotte ottomane) le .
Du côté chrétien, les pertes sont légères en termes de navires mais importantes sur le plan humain : seules sont coulées et toutes les galères capturées sont reprises à l'exception d'une ; en revanche, sur le plan humain, le bilan est lourd dans la mesure où trouvent la mort pendant les combats et sont blessés, dont beaucoup ne survivent pas à leur transport vers Corfou.
Néanmoins, l'Empire ottoman surmontera sa défaite. Au cours de l', un an après Lépante, une armée de et turques, commandée par Uludj Ali, se livre à une démonstration de force en Méditerranée orientale. Venise, une fois de plus, se résigne à traiter avec le sultan de Constantinople, auquel elle verse un tribut de . Chypre demeura aux mains des Ottomans..
Conséquences La défaite eut une importance considérable pour les Ottomans, qui n'avaient pas perdu de bataille navale importante depuis le quinzième siècle. Elle fut pleurée par eux comme un acte de la Volonté divine, des chroniques contemporaines rappelant que .
Gilles Veinstein, spécialiste français de l'histoire ottomane, mentionne une lettre de la Sainte-Ligue publiée à Paris en 1572 selon laquelle Gilles Veinstein, L'Europe et l'Islam, , citant une lettre publiée dans Clarence Dana Rouillard, The Turk in French History, Paris, Boivin, 1942, .
Cependant, la Sainte-Ligue ne réussit pas à tirer profit de sa victoire, et alors que la défaite ottomane a souvent été citée comme le tournant historique du début de la fin de l'expansion de l'Empire ottoman, ce ne fut en aucun cas la conséquence immédiate ; même si cette victoire des Chrétiens à Lépante confirma une division de facto de la Méditerranée, avec une moitié à l'est sous la domination ottomane et l'autre moitié à l'ouest sous le contrôle de la dynastie des Habsbourg et de ses alliés italiens, arrêtant l'établissement des Ottomans sur les côtes italiennes, la Sainte-Ligue ne regagna aucun des territoires conquis et perdus avant Lépante.
Les Ottomans furent rapides à reconstruire leur marine, bien qu'inférieure à la précédente en qualité des navires et des équipages ; la perte de la plupart des équipages de rameurs fut particulièrement critique. Dans le courant 1572, à peu près six mois après la défaite, plus de , , et au total furent reconstruits, comprenant huit parmi les plus grands navires jamais vus dans la Méditerranée. Avec cette nouvelle flotte, l'Empire ottoman était capable de réaffirmer sa suprématie sur la Méditerranée orientaleL. Kinross, The Ottoman Centuries: The Rise and Fall of the Turkish Empire, .. Le grand vizir Mehmet Sokkolü, premier ministre du sultan , se vanta devant l'émissaire vénitien Marcantonio Barbaro que le triomphe des chrétiens à Lépante n'avait causé aucun dommage resté visible à l'Empire ottoman, alors que la capture de l'île de Chypre par les Ottomans au cours de la même année était un dommage formidable et durable, disant notamment ceci :
vignette|Jacopo Ligozzi, Le retour des Chevaliers de l'Ordre de Saint Stéphane de la Bataille de Lépante 1610, église Saint-Stéphane, Pise.
En 1572, la flotte chrétienne alliée reprit de nouvelles opérations et fit face à une nouvelle marine ottomane de sous le commandement de Uluç Ali Paşa. Ce dernier évita soigneusement d'affronter la flotte chrétienne alliée et se réfugia en sécurité sous les défenses de la forteresse de Modon. L'arrivée d'un renfort de espagnols équilibra le nombre de bateaux engagés des deux côtés et ouvrit la possibilité d'une attaque décisive, mais un grand désaccord entre les amiraux de la flotte chrétienne et l'indécision de Don Juan firent disparaître cette opportunitéJohn F. Guilmartin (2003) Galleons and Galleys: Gunpowder and the Changing Face of Warfare at Sea. 1300-1650, Cassell, ..
Pie décéda le . Des divergences dans les intérêts des membres de la Ligue commencèrent à se faire jour et l'alliance chrétienne se défit progressivement. En 1573, la flotte de la Sainte-Ligue ne put se rassembler et agir de manière coordonnée. À l'inverse, Don Juan attaqua Tunis et prit la ville, mais avec la seule conséquence qu'elle fut reprise par les Ottomans en 1574. Venise, craignant la perte de ses possessions en Dalmatie et une invasion possible du Frioul, désireuse de réduire ses pertes et de reprendre son commerce traditionnel avec l'Empire ottoman, amorça des négociations unilatérales avec la Sublime Porte.
L'historien Fernand Braudel a écrit, à propos de Lépante : « L'enchantement de la puissance ottomane est brisé, la course chrétienne active réapparaît, l'énorme armada turque se disloque.. »
La Sainte-Ligue se désintégra à la suite du traité de paix du conclu entre Venise et l'Empire ottoman et qui termina la guerre de Chypre. Venise accepta les termes de sa défaite, malgré la victoire de Lépante. Chypre fut formellement cédée à l'Empire ottoman, et Venise accepta de payer une indemnité de . Ajouté à cela, la frontière entre les deux puissances en Dalmatie fut modifiée à l'avantage des Ottomans, en tenant compte de l'occupation importante des Turcs sur le territoire dans les plaines les plus fertiles autour des cités vénitiennes, ce qui eut des conséquences sur l'économie de ces cités en Dalmatie. La paix entre ces deux puissances dura jusqu'à la guerre de Candie de 1645.