L’attentat de la mosquée Yıldız ou l'opération Nejuik est une tentative d'assassinat entreprise le par la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA) et des militants anarchistes contre le sultan ottoman Abdülhamid II. L'attentat est perçu comme un acte de rétribution contre le principal responsable des massacres hamidiens (1894-1896), qui causent la mort de 100 000 à 300 000 Arméniens. La situation de plus en plus instable de l'Empire ottoman, en particulier pour les minorités ethniques et religieuses, qui sont discriminées et persécutées, les pousse à se radicaliser de manière croissante, une direction rendue plus aisée par l'introduction dans l'espace culturel ottoman du socialisme ou de l'anarchisme. Après une évolution progressive dans leur radicalisation, les membres de la FRA décident d'assassiner le sultan, et confient l'organisation du projet à leur fondateur et principal théoricien, Christapor Mikaelian.

Celui-ci, aidé de Sophie Arechian, Martiros Margarian, Ardaches Seremdjian, Garabed Yeghiguian, du couple d'anarchistes belges Anna Nellens-Edward Joris ou encore de la révolutionnaire allemande Marie Seitz met en place la tentative. Il meurt en préparant des explosifs en Bulgarie pour le projet - ce qui provoque de larges conflits dans le groupe et pousse à changer de méthode pour une méthode plus meurtrière et moins précise, mais qui garantirait la sécurité des révolutionnaires.

L'attentat est mené le devant la mosquée Yıldız, le groupe menant un chariot chargé de mélinite devant la mosquée et Arechian mettant en place le minutage de la bombe prévue pour exploser lorsque le sultan sortirait. L'attentat est un échec, non seulement car il tue 21 personnes et en blesse 58 autres, mais parce qu'Abdülhamid II en ressort complètement indemne.

Après l'attentat, Joris est arrêté et condamné à mort, ce qui provoque un important mouvement de contestation en Europe occidentale et mène à sa libération. La FRA sort de cet attentat avec la perte de Mikaelian et un large échec. De nombreuses interrogations subsistent à propos de la tentative.

Histoire Contexte Lors de la seconde moitié du siècle, l'Empire ottoman subit deux phénomènes parallèles, un déclin grandissant assorti à une modernisation du pays. L'Empire est en recul territorial provoqué par les indépendances progressives de plusieurs pays, comme la Grèce (1829) ou, dans les années 1870, la Roumanie, le Monténégro et la Serbie, avec une presqu'indépendance accordée à la Bulgarie. Ce recul territorial coïncide avec les incursions grandissantes des puissances occidentales dans l'Empire, et l'importation de concepts occidentaux, comme le nationalisme ou le colonialisme au sein de la société ottomane. Ces chocs culturels, économiques et politiques créent une situation de plus en plus violente et volatile, renforcée par la discrimination légale que l'Etat ottoman porte sur les minorités ethniques ou religieuses, comme les Arméniens, les ArabesHistory, Grades 10‒12, Chapters in the Modern History of the Middle East, George Salama, Maktabat Al-Khouri (Permit: 317), 2009, p. 73., les Grecs, les Juifs ou les Assyriens, qui sont aussi périodiquement massacrées. Pour garder le contrôle des régions colonisées par l'Empire, y compris le Caucase et l'Arménie, l'Empire fait progressivement appel à des supplétifs, généralement des troupes kurdes composées d'anciens criminels amnistiés ou de groupes tribaux, les Hamidiés, qu'Abdülhamid II met en place avec l'idée de contrôler le territoire plus efficacement, de les populations colonisées et de centraliser son Empire. Cette situation empire progressivement et de nombreux massacres sont organisés, tolérés ou couverts par l'administration ottomane, culminant dans les massacres hamidiens, qui causent la mort d'entre 100 000 et 300 000 Arméniens en deux ans (1894-1896) et annoncent le génocide arménien (1915-1923).

Parallèlement, l'introduction d'idéologies occidentales dans l'espace ottoman voit aussi l'arrivée dans l'Empire ottoman du socialisme et de l'anarchisme. L'anarchisme en particulier, qui s'accorde bien avec les luttes anticoloniales de la période, touche certains Arméniens, comme Simon Zavarian ou Christapor Mikaelian, qui professent tous deux une idéologie proche de l'anarcho-communisme et des positions tenues par Mikhaïl Bakounine, auteur qui les influence durablement. Ces deux militants s'associent avec Stepan Zorian, un autre révolutionnaire arménien, et fondent avec lui la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA) à Tbilissi en 1890. Le recours à l'action directe, au terrorisme ou à la propagande par le fait qui caractérise alors le mouvement et les attentats anarchistes en Occident influencent aussi rapidement l'organisation, qui procède à une première action de la sorte en lançant l'occupation de la Banque Ottomane en 1896, aidée par les révolutionnaires de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO), l'une des premières opérations terroristes de prise d'otages de l'histoire. Cette opération s'achève par un large pogrom organisé par Abdülhamid II tuant environ 7000 Arméniens dans la capitale.

Prémices La Fédération révolutionnaire arménienne envisage dès 1896 d'assassiner Abdülhamid II en rétribution des massacres hamidiens. Le , Hovnan Tavtian, le rédacteur en chef de , qui se trouve à Genève, écrit à Zavarian pour lui dire que ce serait une bonne idée d'assassiner le sultan lors de la prière du vendredi. Zavarian n'est pas réellement d'accord, répondant qu'une telle attaque serait dangereuse car produirait encore plus de persécutions contre les Arméniens - la vraie raison de son refus réside peut-être dans le fait qu'en 1896, la FRA ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour entreprendre une action de telle ampleur, selon Gaïdz Minassian. Dans les années qui suivent, cependant, l'organisation se structure progressivement et surtout commence à récolter une auprès de la bourgeoisie arménienne, ce qui lui permet de s'enrichir et d'envisager progressivement de se tourner vers cette opération, qui devient à sa portée. La violence subie par les Arméniens lors des massacres, le fait que leur situation ne fait qu'empirer et le manque complet d'action des puissances occidentales poussent les membres de la FRA à se radicaliser progressivement.

En 1898, lors de son second congrès, l'organisation décide de commencer à préparer une insurrection armée de grande ampleur qui toucherait l'ensemble des provinces arméniennes de l'Empire ottoman. En 1901, les premiers préparatifs pour assassiner Abdülhamid II sont effectués en secret par Mikaelian et le noyau dur de l'organisation. En 1904, lors de son troisième congrès, la FRA décide officiellement de passer à l'action et vote - dans des termes cryptés - l'assassinat d'Abdülhamid II, qui devrait être mené en parallèle à une insurrection armée dans le Sassoun. Malheureusement pour les révolutionnaires, les autorités ottomanes se rendent compte de la tentative d'insurrection armée, ce qui déclenche la et s'achève par une défaite complète de la population révoltée et des massacres d'Arméniens. La FRA planifie aussi de déclencher des mouvements de guérilla le long des frontières de l'Empire, pour forcer d'autres puissances à intervenir.

Préparation Le congrès confie l'organisation de l'attentat à son cofondateur, Christapor Mikaelian (Samuel Fein) et a un groupe de quelques personnes, composé d'Ardaches Seremdjian (Torkom), Garabed Yeghiguian (Achod), Martiros Margarian (Safo-Liba Ripps) et Tavtian. Ce dernier quitte le groupe rapidement, mais Mikaelian et les autres conspirateurs se retrouvent au Pirée en 1904 et ajoutent d'autres membres au groupe, Vramshabouh Kendirian (Yervant) et Chris Fenerdjian (Silvio Ricci).

Pendant cette pause en Grèce, les conjurés sont aussi rejoints par Sophie Arechian (Rubina). Elle est invitée à les rejoindre par Mikaelian, qui l'a rencontrée à Bakou et qu'elle impressionne. Avant qu'elle ne rejoigne le groupe, les révolutionnaires se réunissent pour savoir s'il faut inclure des femmes ou non à l'organisation de l'attentat et décident qu'il est mieux de demander l'avis aux intéressées. Le , Arechian, la révolutionnaire allemande Marie Seitz (Sophie Rips) et une certaine 'Michelle' se joignent aux débats et annoncent qu'elles sont tout à fait volontaires pour participer au projet, qu'elles sont offensées qu'on leur pose la question et que si besoin s'en faisait sentir, elles organiseraient la tentative seules. Le fait que des femmes puissent avoir une place aussi importante dans une organisation comme la FRA n'est pas étonnant, au regard de la présence importante de telles figures dans les mouvements d'extrême gauche de la période.

Les conspirateurs se mettent alors en route vers Constantinople et rejoignent la capitale ottomane. Dans la capitale, le groupe de sept Arméniens, chargé d'être le commando, est en réalité soutenu par un réseau plus large mis en place par l'organisation ; un groupe de quinze personnes comportant quatre femmes est chargé de la logistique, c'est-à-dire de transférer l'argent, les explosifs, les armes entre les différentes parties de l'Empire ou de l'étranger et entre les différentes caches de l'organisation. Ce groupe est aussi chargé d'essayer de trouver de nouvelles caches ou de repérer si les services de renseignement ottomans surveillent quelqu'un. Pour la gestion des explosifs, l'organisation est en lien avec le professeur Rouher de Genève, qui prépare en 1904 la bombe utilisée par , un allié de la FRA, pour assassiner Viatcheslav Plehve, ministre de l'Intérieur russe responsable de la spoliation des biens de l'Église apostolique arménienne. Elle est aussi en lien avec un professeur de chimie du nom de Rubanovitch qui est en France.

De plus, le groupe s'ouvre à des révolutionnaires étrangers, comme l'anarchiste belge Edward Joris, qui est sensibilisé à la situation des Arméniens à travers Kendirian, son collègue de travail. Après s'être lié d'amitié avec lui, Kendirian fait part de cette recrue potentielle aux autres membres du groupe, qui sont très satisfaits, d'une part car il est anarchiste, ce qui leur fait penser qu'il se joindra aisément à la tentative, mais de plus parce qu'il est belge, et que cette nationalité permet d'acquérir de nombreux avantages dans l'Empire, qui sont impossibles ou durs à atteindre en étant Arménien. Ainsi, Joris, rapidement rejoint par son épouse, la militante anarchiste Anna Nellens (Bella), est capable de se déplacer dans l'Empire, de déplacer des biens, de se rendre dans des zones surveillées dont l'entrée est moins contrôlée pour les occidentaux, etc.. Ces raisons expliquent aussi probablement pourquoi l'organisation s'ouvre à la participation de Marie Seitz.

Le groupe renvoie par ailleurs Chris Fenerdjian et cesse de collaborer avec lui après avoir considéré qu'il était trop . Mikaelian soutient l'idée de cibler directement le sultan, si possible en l'attaquant lors d'une de ses visites biannuelles au palais de Dolmabahçe - où le commando s'introduirait et jetterait des bombes sur lui. Cette méthode, inspirée des méthodes de la Narodnaïa Volia, dont il est un ancien membre, est soutenue par Arechian et a le mérite de minimiser les pertes civiles tout en augmentant les chances de tuer le sultan, en faisant courir le risque de mourir aux membres du commando. Cependant, des conflits éclatent rapidement au sein de l'organisation, Mikaelian-Arechian et Margarian ne s'accordant pas sur le choix à prendre, Margarian préférant utiliser un chariot miné devant la mosquée Yıldız, une stratégie pouvant causer de nombreuses victimes civiles et ayant plus de chances d'échouer mais garantissant une plus grande sécurité pour les révolutionnaires. Le conflit qui oppose les membres du groupe est important, Arechian l'accusant notamment de lâcheté. Elle déclare à ce propos :