Les femmes sous le Régime français au Canada représentent un groupe social qui, dès les débuts de la colonie du Canada, a vécu des situations hors du commun. Ces situations particulières ont engendré de nombreux comportements sociodémographiques uniques aux habitants de la vallée laurentienne. Plusieurs d'entre elles se sont démarquées durant l’installation coloniale. La surmasculinité au Canada a permis à des femmes marchandes, entrepreneuses ou seigneuresses, un accès unique à l’espace public.
Pour émettre un portrait complet sur ces femmes, il est aussi important de prendre en considération les différentes réalités selon les groupes sociaux. La situation sociale des femmes n’est pas homogène et va varier selon l’appartenance aux groupes dominants ou à ceux subordonnés. Pour comprendre plus spécifiquement la réalité des femmes au Canada, l’analyse du statut juridique apporte une meilleure compréhension de la dynamique entre les sexes. Les femmes célibataires ou les femmes en situation de veuvage ont plus de droits que les femmes mariées. Ces dernières sont des personnes considérées « mineures » ce qui occasionne une incapacité juridique contribuant au renforcement du contrôle patriarcal.
Les femmes dans la marge de la société de l’Ancien Régime
Le double standard en matière sexuelle Les femmes au Canada se font imposer par la société un double standard en matière sexuelle, aussi appelé double échelle de valeurs. Au Canada comme en métropole, le est caractérisé par l’attention particulière des autorités judiciaires envers les crimes contre les mœurs, surtout envers la moralité sexuelle. Le double standard est très présent ; la fidélité au mariage chrétien est un devoir féminin. Il n’y a pas de loi qui régit ce standard mais il est bien ancré dans les mentalités. . La société d'Ancien Régime exige des femmes une chasteté irréprochable en dehors du mariage et condamne les relations extraconjugales des femmes tout en tolérant celles des hommes. Donc, les filles mères, les prostitués et les servantes violées qui abandonnent leurs enfants sont jugées moralement par la société qui les entoure car elles transgressent cette double échelle de valeurs qui cadre leur vie.
L’ordre et le désordre, le corps féminin sous l’Ancien Régime
Le corps féminin durant l’Ancien Régime peut être tant un vecteur d’ordre que de désordre social. Dans le contexte du règne de Louis XIV, les mœurs sociales sont un vecteur d’ordre. Ceux qui sont en marge de ces mœurs sont les cibles des autorités publiques de l’époque, car ces individus marginalisés sont une atteinte à la stabilité et à la moralité d’une société. Durant l’Ancien Régime un mythe nait, celui de la « femme utérus ». Les femmes sont de plus en plus perçues comme des reproductrices. Le devoir qui est attribué aux femmes de cette époque est celui de mère et d’épouse. Toute sortie de ce cadre est perçue comme une menace à l’ordre social. La prostitution est identifiée comme un désordre qui va à l’encontre de l’image des femmes, les femmes se prostituant sont des micro-agressions à la stabilité d’une société. Le corps féminin doit être utilisé dans la sphère domestique et doit servir à la reproduction.
Au Canada, la fragilité sociale de la colonie est surtout due au désordre sexuel des colons. Le libertinage des colons entraine un métissage non contrôlé. Ce métissage va à l’encontre du modèle sociétal européen et rend l’implantation française beaucoup plus fragile sur le territoire américain. L’envoi des Filles du Roy est une réponse au libertinage des colons. Ainsi, le corps féminin, celui qui est voué à être mère et épouse, est un vecteur de stabilité sociale. Jennifer Spear et Doris Garraway l’énoncent ; « la sexualité pouvait devenir un instrument de contrôle aux mains des autorités coloniales et métropolitaines ».
La réalité sociale au Canada, évolution du
La surmasculinité du La société aux débuts de la colonie de Québec est majoritairement masculine. Il y a peu de femmes européennes. Cela dit, il y a des femmes autochtones, mais les autorités coloniales ne voient pas d’un bon œil cette présence. Cette surmasculinité provoque des comportements sociaux propres à la colonie. Tout d’abord, celle-ci offre un marché matrimonial favorable pour les femmes. Le ratio femmes/hommes favorise un mariage à un très jeune âge chez les femmes et favorise le remariage des veuves. . Même que les veuves sont recherchées, car le fait qu’elles détiennent un patrimoine de biens immobiliers déjà construit attire des hommes plus jeunes et sans enfants. Cette situation matrimoniale pour les veuves est exceptionnelle et va disparaitre lorsque l’équilibre va s’amorcer entre les sexes.
Cette démographie déséquilibrée va entrainer des mariages de jeunes femmes impubères. Cette réalité est illustrée par les cas connus des mariages précoces des enfants du couple de Marie Rollet et de Louis Hébert ; l’une se marie à l’âge de et l’autre à . Cette tendance n’est pas que celle d’une classe sociale ou des groupes plus défavorisés, mais est une caractéristique pour les deux premières générations de femmes au Canada.
Les femmes autochtones : des rivales transitoires
Du fait de cette surmasculinité, mais aussi de la spécificité des cultures autochtones, les premiers colons font largement appel aux femmes. Les Européens, interprétant les réalités amérindiennes d'après leurs propres valeurs, attribuent volontiers aux hommes autochtones un mode de vie « noble », voire comparable à celui des héros antiques, consistant à combattre, chasser, se livrer aux jeux sportifs, confectionner des canots et se reposer le reste du temps, alors que les femmes sont « esclaves » et assurent l'essentiel des tâches utilitaires. Ce mode de vie est d'autant plus perturbateur pour la société européenne qu'il est ressenti comme attractif par les coureurs des bois qui vont commercer et chasser parmi les Indiens. S'il est rare qu'une femme européenne aille vivre parmi les autochtones et se marie , il est beaucoup plus courant, surtout dans les premiers temps de la colonie, qu'un colon prenne une femme autochtone. Au , ces mariages mixtes sont généralement bien vus du clergé et des administrateurs qui y voient à la fois une manière de limiter les débordements sexuels et d'élargir le peuplement de la colonie ; vers 1635, les jésuites demandent même au pape la permission de célébrer des mariages entre hommes chrétiens et , ce qui leur est refusé. Le roi autorise cependant le mariage entre un Français et une autochtone . Au siècle suivant, si certains administrateurs croient encore aux vertus du mariage pour sceller des alliances avec les nations autochtones, d'autres cèdent de plus en plus à un préjugé défavorable au métissage considéré comme une déchéance et une altération de la . Le métissage est généralisé en Acadie mais plus rare au Québec car la femme autochtone, contrairement à la Française, n'apporte pas de dot au ménage.
Par ailleurs, Marie de l'Incarnation, supérieure des ursulines, note la grande difficulté d'habituer les femmes autochtones au mode de vie français, même parmi les fillettes éduquées par les religieuses :
Les cultures autochtones, sauf rares exceptions, ignorent la notion de péché de chair qui est au contraire prégnante dans la morale de l'Europe chrétienne. Les chefs amérindiens n'ont aucune gêne à mettre leur femme, leur fille ou leur nièce à la disposition des visiteurs blancs et ce don sexuel ne semble susciter aucune répugnance de la part des femmes ; le rapport sexuel permet d'acquérir symboliquement les qualités des étrangers tandis que leurs contre-dons sous forme d'ustensiles ménagers, couvertures, aiguilles, etc., viennent faciliter la vie des femmes et accroître leur prestige social. Les coureurs des bois ont presque systématiquement une « épouse de chasse » qui les accompagne dans leur périple et leur sert de compagne, de ménagère et d'interprète.
Défrichement et combats L’installation coloniale entraine une spécificité dans la dynamique entre les femmes et les hommes. Lorsque les colons s’installent sur une terre dans les balbutiements de la colonie, tout est à faire ; il faut défricher la forêt, construire une maison, etc. Ce besoin d’installation pousse les femmes à aider leur mari, elles vont mettre la « main à la pâte », elles vont partager « le travail quotidien avec les hommes ». Les premières installations font disparaitre la division sexuelle des tâches qui limitait la sphère d’action des femmes. Le travail de ces femmes européennes était semblable à celui des femmes autochtones. Le travail physique du défrichement va redevenir une tâche associée à la gent masculine lorsque les familles pionnières sont mieux installées. Au , cette spécificité coloniale a été perçue comme un phénomène de libération des femmes. Toutefois, les rares témoignages des femmes des premiers colons conservés indique que cette situation n’était pas appréciée par celles-ci. Cette sortie des tâches ménagères provoquait une anxiété de vivre une situation loin du modèle familial établi. Il faut préciser aussi que cette sortie du cadre des tâches structurées en fonction du sexe est un phénomène féminin. L’inverse, que les hommes aident aux tâches dites ménagères, n’est pas une possibilité, car cette sphère d’action domestique est réservée uniquement aux femmes.
Un autre facteur doit être pris en considération pour faire un portrait complet de la spécificité coloniale qui affecte le rôle féminin au Canada ; celui du voisinage avec les peuples autochtones. Les premières décennies de l’établissement colonial sont caractérisées par les guerres franco-iroquoises. Ces luttes ont permis aux femmes d’avoir une place enviable au sein de l’espace public et masculin à Québec. Est-ce que les femmes européennes combattaient durant une attaque iroquoise ? Il y a peu de preuves historiques qu’elles auraient combattu aux côtés des hommes pour défendre leur terre. Toutefois, Micheline Dumont pense que les femmes de la colonie auraient possiblement combattu et soutient son hypothèse par le fait que les femmes, lorsqu’elles étaient capturées par les Iroquois, se faisaient infliger les mêmes tortures que les soldats et les hommes européens : ceci serait un indicateur que les Françaises défendaient aussi les établissements. L’un des rares récits conservés aujourd’hui est celui de Martine Messier. Cette femme aurait été attaquée par trois Iroquois à l’extérieur du fort de Montréal en 1652. Elle a été comparée à une « amazone » et à une « lionne », car elle se serait défendue alors qu'elle était blessée de plusieurs coups de hache.