Sippar (sans doute plutôt prononcé Sippir dans l'Antiquité, écrit 𒌓𒄒𒉣𒆠 « Zimbir » en idéogrammes sumériens) est une ville de la Mésopotamie antique, située au nord-ouest de Babylone, sur le site actuel d'Abu Habbah. Il s'agit d'une des villes les plus importantes de la Babylonie des et , où se trouvait l'un des principaux sanctuaires de Shamash, le Dieu du Soleil. Ce site a livré des dizaines de milliers de tablettes cunéiformes, ce qui en fait un des sites antiques les mieux documentés par l'épigraphie.
Une autre ville portait le nom de Sippar, située à sept kilomètres à peine de la première (ce qui en fait plutôt une sorte de faubourg), sur l'actuel site de Tell ed-Der. Pour les distinguer les textes antiques appellent souvent la première « Sippar de Shamash » et la seconde « Sippar d'Annunitum », suivant leurs divinités tutélaires.
Historique
La ville de Sippar est citée comme l'une des plus anciennes de la Mésopotamie dans la Liste royale sumérienne. Elle aurait été la quatrième ville a exercer la royauté, l'avant-dernière avant le Déluge. Cette dynastie ne comporte qu'un roi, Enmenduranna, qui aurait régné vingt-et-un mille ans. Comme souvent avec cette source, il s'agit probablement d'une fiction. Les niveaux anciens des deux villes ayant porté le nom de Sippar ne sont pas connus, et l'archéologie ne peut confirmer l'ancienneté de cette ville.
Le site d'Abu Habbah a livré des objets semblant attester d'une occupation dès la période d'Uruk, dans la seconde moitié du Mais les phases les plus anciennes du site ne sont pas connues par l'archéologie. Les textes semblent indique que Sippar devient une ville importante dans le courant du
C'est au début du que la ville devient l'une des plus importantes de la Mésopotamie méridionale. C'est alors que se développe la cité jumelle portant également le nom de Sippar, sur le site de Tell ed-Der. Les deux villes sont distinguées de plusieurs manièresD. Charpin, « Sippar : Deux villes jumelles », dans Revue d'Assyriologie et d’Archéologie Orientale 82, 1988, p. 13-32 ; Id., « Le point sur les deux Sippar », dans Nouvelles Assyriologiques Brèves et Utilitaires (NABU) 1992, p. 84-85. : Abu Habbah est appelée tantôt Sippar de Shamash, d'autres fois Sippar des Yahrurum (une tribu amorrite), Sippar de la steppe ; ed-Der est appelée Sippar d'Annunitum, Sippar des Amnanum (une autre tribu), Sippar de la muraille. Les villes ont connu une période d'indépendance après la chute de la troisième dynastie d'Ur, car une série de rois semblant régner autour de 1900 av. J.-C. est connue par quelques textes, qui ne permettent pas de clarifier leur ordre de succession : Altinu'u, Immerum, Buntahtun-ila, et Sîn-bani. Mais Sippar passe ensuite sous la domination du royaume voisin de Babylone, sans doute sous le règne de Sumu-la-El (1881 à 1845 av. J.-C.), pour ne plus jamais la quitter. Les souverains de Babylone ont été particulièrement actif dans cette grande ville proche de leur capitale, dont ils restaurent à plusieurs reprises les édifices principaux. Hammurabi dispose par ailleurs d'un palais à Sippar d'Annunitum où il réside à plusieurs reprises.
Sippar reste florissante lors de la période suivante de l'histoire babylonienne, sous les Kassites qui entretiennent à leur tour le sanctuaire de Shamash. Après la chute de cette dynastie la Babylonie connaît une période très troublée, avec notamment les incursions de tribus araméennes et chaldéennes, qui affectent particulièrement Sippar et son temple principal. Cette situation critique est connue par un document exceptionnel, la « Tablette du Dieu-Soleil », une inscription du roi Nabu-apla-iddina (888 à 855 av. J.-C.) qui rétablit le culte du temple de Shamash, en lui procurant une nouvelle statue de culte et en offrant des exemptions au sanctuaire, après une longue période d'arrêt du culte C. E. Woods, « The Sun-God Tablet of Nabû-apla-iddina Revisited », dans Journal of Cuneiform Studies 56, 2004, p. 23-103.
La prospérité de la ville sous l'empire néo-babylonien (626-539 av. J.-C.) et au début de l'époque des Perses Achéménides (539-480 av. J.-C.) est connue par les abondantes archives du temple de Shamash, qui documentent notamment sa vie économique. L'autre Sippar semble en revanche avoir perdu en importance, bien que le temple d'Annunitu soit encore restauré par Nabonide (555-539 av. J.-C.) et qu'elle soit encore occupée à l'époque perse. Une troisième Sippar apparaît dans quelques textes d'époque récente, Sippar-Aruru, qui semble localisée au nord-est des deux autres Sippar, près d'Opis ; il semble en fait que ce soit un autre nom de la ville appelée Dur-Sharruku/Dur-Sharrukin (à ne pas confondre avec la ville assyrienne de même nom) qui apparaît plus souvent dans les textes, depuis la fin du jusqu'au F. Joannès, « Sippar à l'époque récente », dans Revue d'Assyriologie et d'archéologie orientale 82/1, 1988, p. 74-77.
Fouilles
Le site d'Abu Habbah a fait l'objet d'un premier repérage et de plans par W. B. Selby et J. B. Bewsher vers 1860.
Les fouilles y ont débuté en 1881 sous la direction d'Hormuzd Rassam, qui explora l'espace de dix-huit mois le secteur du temple de Shamash et en dressa les premiers plan, et en rapporta près de soixante mille tablettes et fragments de tablettes, dont beaucoup sont issus de fouilles clandestines G. Kalla, « Die Geschichte der Entdeckung der altbabylonischen Sippar-Archive », dans Zeitschrift für Assyriologie 89, 1999, p. 201–226..
En 1894, le site fut fouillé brièvement par le père Jean-Vincent Scheil, qui s'intéressa notamment au secteur des résidences des prêtresse de Shamash. Il fut à nouveau fouillé en 1927 par les Allemands Walter Andrae et Julius Jordan W. Andrae et J. Jordan, « Abu habbah: Sippar », dans Iraq 1, 1934, p. 51-59.
Il fut ensuite exploré par des archéologues irakiens, dans les années 1940 puis à partir de 1978 et jusqu'à la première guerre d'Iraq, sous la direction de Walid al-Jadir, dans les secteurs résidentiels et sacrés (mise au jour d'une bibliothèque en 1985).
Organisation du site
thumb|right|300px|Cône commémorant l'érection des murailles de Sippar par Hammurabi, première moitié du , musée du Louvre
Abu Habbah est un site d'environ 100 hectares, de forme grossièrement rectangulaire, avec pour dimensions environ 1 300 mètres sur 800. Ses limites sur trois côtés sont marquées par des levées de terre d'environ 7 mètres de large, qui ont sans doute servi de digues et ont apparemment recouvert la muraille de la ville, connue notamment parce qu'elles ont été construites (ou restaurées) par Hammurabi. Le site était bordé par un canal joignant le Tigre à l'Euphrate, qui reliait la ville à l'autre Sippar. Il était constitué de deux tells principaux, celui du sud-ouest comprenant le sanctuaire de Shamash, et celui du nord-ouest comprenant des quartiers résidentiels.
L'Ebabbar, temple du Dieu-Soleil
Les édifices
Le cœur de la ville était le temple du dieu-Soleil Shamash, l'Ebabbar, « Demeure Brillante » en sumérienF. Joannès, « Ebabbar », dans F. Joannès (dir.), Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris, 2001, . C'est un édifice ancien, déjà l'un des sanctuaires majeurs de la Mésopotamie dans la seconde moitié du , en particulier sous les rois d'Akkad (). Il fut par la suite restauré régulièrement par les rois babyloniens. Son état tel qu'il a été dégagé lors des fouilles est celui de la période néo-babylonienne (), étant rénové par les rois Nabopolassar et Nabonide. Il semble avoir cessé d'être en activité au début du , sous les premiers rois Perses achéménides.
Le sanctuaire reprenait alors les éléments caractéristiques des grands temples babyloniens récents. Il était entouré par une enceinte délimitant l'espace sacré (320 × 240 m), et organisé autour d'une grande cour bordée de pièces ayant une fonction administrative. À l'ouest se trouvait le lieu de culte de Shamash, constitué d'un vestibule et d'une cella où se trouvait la statue du dieu. Il était encadré par deux autres lieux de culte, celui de sa parèdre Aya, et celui de son vizir Bunene. Dans une cour située derrière ces temples avait été érigée une ziggourat, de base 37 × 30 mètres, dont les ruines s'élèvent encore à une quinzaine de mètres de hauteur. Son nom cérémoniel était é-kun-an-ku-ga, « Demeure, Seuil du Ciel Pur ».
Les archives
D'importants lots de tablettes ont été dégagés dans le quartier sacré, par des fouilleurs clandestins. Une fois remis vaguement en ordre (l'ampleur de la documentation ne facilitant pas les choses), on a pu repérer plusieurs lots d'archives : celles d'un « cloître » de l'époque paléo-babylonienne ( av. J.-C.) habité par des religieuses consacrées à Shamash, les archives du temple de l'époque néo-babylonienne ().
Période paléo-babylonienne
Les archives concernent essentiellement la vie administrative et économique du temple. À l'époque paléo-babylonienne R. Harris, Ancient Sippar, Istanbul, 1975, son secteur administratif était dirigé par un personnage appelé šangum, qui était assisté par un intendant (šatammum) et ses deux assistants (šapirum). Le personnel religieux comprenait des « purificateurs » (pašīšum et gudapsûm), plutôt chargés des rites sacrificiels, des chantres (nārum), ainsi que de nombreux prébendiers se partageant à tout de rôle des charges cultuelles. Les devins haruspices (bārûm) attestés dans la documentation de l'époque ne sont pas rattachés au sanctuaire. La catégorie de clergé (au sens large) la mieux connue est celle des prêtresses appelées nāditum, grâce aux importantes archives qu'elles ont laissé U. Jeyes, « The nadītu women of Sippar », dans A. Cameron et A. Kuhrt (dir.), Images of women in Antiquity, Londres, 1983, .. Souvent issues de familles de notables, elles avaient été vouées au dieu Shamash dès leur adolescence, ne devaient pas enfanter et étaient astreintes au célibat. Elles habitaient dans un secteur appelé gāgum, souvent traduit par « cloître », même si elles n'y étaient pas cloîtrées puisqu'elles pouvaient aller et venir librement. Elles y disposaient de résidences, de bâtiments administratifs, de magasins, d'ateliers. Leur rôle économique semble avoir été important, alors qu'elles n'avaient apparemment pas de fonctions cultuelles, puisque leur lien avec le culte semble surtout avoir été de faire des offrandes. Ces religieuses avaient été richement dotées par leur famille, et pouvaient disposer librement de ces biens pour mener leurs affaires de propriétaires terriennes, ou bien de prêteuses et d'investisseur dans le commerce. Elles disposaient donc d'une liberté économique inhabituelle pour des femmes à cette période. De fait, on connaît plusieurs litiges relatifs à leur héritage, qui était très convoité, et devait en principe revenir à leur famille.
Période néo-babylonienne
thumb|« Tablette du Dieu-Soleil », exhumée à Sippar, représentant le dieu assis sur son trône (à droite) face au roi babylonien Nabû-apla-iddina (888-855 av. J.-C.) introduit par un prêtre et une divinité protectrice ; entre les deux, le disque solaire symbolisant le dieu. British Museum. thumb|left|Tablette provenant des archives administratives de l'Ebabbar de Sippar, enregistrant des paiements en argent, durant le règne de Nabuchodonosor II (605–562 av. J.-C.). Metropolitan Museum of Art.