est le quatrième album studio du chanteur britannique David Bowie. Il est sorti le chez RCA Records.

Il s'agit de son premier album chez RCA, qui reste sa maison de disques jusqu'à la fin des années 1970, et de sa deuxième collaboration avec le guitariste Mick Ronson. Musicalement, il propose une série de chansons pop dominées par le piano et offre un contraste marqué avec le son plus électrique et lourd de son précédent disque, . Ses paroles sont pleines d'allusions à la littérature, au cinéma et à l'occultisme et rendent également hommage à des icônes américaines comme Andy Warhol, Bob Dylan et Lou Reed.

À sa sortie, rencontre un succès commercial limité en dépit de bonnes critiques dans la presse britannique comme américaine. Ce n'est que l'année suivante, lorsque Bowie devient une vedette au Royaume-Uni sous les traits de Ziggy Stardust, que le disque commence à se vendre suffisamment pour entrer dans les hit-parades. Il est considéré avec le recul comme l'un des meilleurs albums de Bowie et celui où l'artiste trouve sa voix et sa voie, avec des chansons comme ou qui comptent parmi les plus populaires de son répertoire.

Histoire

Contexte

vignette|David Bowie et son amie la chanteuse Dana Gillespie entourent leur imprésario Tony Defries en 1971.|alt=Photo en noir et blanc de trois personnes : une jeune femme brune au teint mat, un homme brun avec une coupe afro et un homme aux longs cheveux blonds ondulés qui regarde vers l'objectif

David Bowie termine d'enregistrer son troisième album studio, , en . Au cours des douze mois qui suivent, son activité en studio et sur scène est réduite, mais il reste créatif en écrivant de nombreuses chansons. Son nouvel imprésario Tony Defries lui obtient un contrat d'édition avec Chrysalis Music au mois d'octobre. Séduit par la démo de que lui fait écouter Bowie, Bob Grace, l'un des cadres de Chrysalis, convainc le cofondateur de la société de signer avec le jeune homme. Grace est si enthousiaste qu'il n'hésite pas à louer les studios londoniens de Radio Luxembourg pour permettre à Bowie d'enregistrer les démos de chansons comme , , ou entre janvier et . La première devient un tube pour Peter Noone, l'ancien chanteur du groupe Herman's Hermits : sa version, sur laquelle Bowie joue du piano, se classe des ventes au Royaume-Uni en juin.

Durant la première moitié de l'année 1971, Bowie consacre une partie de son temps à essayer de promouvoir d'autres artistes. Il enregistre ainsi quelques chansons avec le trio Rungk, composé du guitariste Mark Pritchett, du bassiste Pete de Somogyl et du batteur Tim Broadbent. Il rebaptise le groupe Arnold Corns et leur adjoint comme chanteur son ami le styliste Freddie Burretti, rebaptisé Rudi Valentino pour l'occasion, même si c'est bien Bowie qui interprète ces chansons. Grace suggère de les publier pour compenser le coût de la location des studios de Radio Luxembourg et le 45 tours sort en mai sur le label B&C Records. Ni la presse, ni le public ne s'y intéressent. Au mois d'avril, Bowie fait enregistrer à son ami Mickey King , une chanson humoristique sur sa voiture, une de 1932. Elle ne voit jamais le jour, mais marque la première collaboration du chanteur avec le producteur Ken Scott.

Le contrat de Bowie avec Mercury Records a pour échéance le mois de . Bien que la maison de disques souhaite le renouveler pour trois années supplémentaires, Tony Defries refuse en des termes moins qu'amènes et obtient même que la société abandonne ses droits sur les deux albums que Bowie a enregistrés pour elle, (1969) et . Il compte obtenir un contrat plus avantageux pour son protégé et pour lui-même auprès d'une autre compagnie.

Enregistrement

vignette|redresse|alt=Photo de l'entrée d'un immeuble aux murs blancs, fermée par de grandes grilles bleues|L'entrée des anciens studios Trident en 2018.

Pour enregistrer , Bowie décide de faire appel au guitariste Mick Ronson, avec qui il a déjà travaillé sur . Les deux hommes ne se sont pas vus depuis le mois d', lorsque Ronson, fatigué par la désinvolture de Bowie et le manque d'argent, décide de retourner dans sa ville natale de Kingston upon Hull. Il tente de mettre sur pied son groupe, Ronno, mais son unique single chez Vertigo Records est un échec commercial. Lorsque Bowie rappelle Ronson, au mois de , le guitariste accepte avec joie de le rejoindre à Londres. Le batteur Mick Woodmansey, qui a lui aussi joué sur , l'accompagne, et un nouveau bassiste est recruté en la personne de Trevor Bolder, une connaissance de Ronson, lui aussi originaire du Yorkshire de l'Est. Ce trio, les futurs Spiders from Mars, se produit avec Bowie pour la première fois pour l'émission de radio , présentée par John Peel, qui est enregistrée le et diffusée le 20.

Les séances d'enregistrement de débutent le aux studios Trident avec une première prise de . Alors qu'il s'est montré assez détaché pendant la conception de , le chanteur s'investit intensément dans la production de son nouvel album : les crédits précisent que Ken Scott, rappelé pour produire le disque, est « assisté par l'acteur », c'est-à-dire Bowie. Mick Ronson se charge quant à lui des arrangements de cordes avec un talent qui impressionne Scott. Un grand nombre de chansons sont enregistrées durant ces séances, dont certaines, comme , ne voient le jour que sur l'album suivant de Bowie, , tandis que d'autres, comme , restent inédites.

Les musiciens sont rejoints le par Rick Wakeman, le claviériste du groupe Strawbs, qui retrouve ainsi Bowie deux ans après avoir joué du mellotron sur le single . Il ajoute des parties de piano sur plus de la moitié des chansons de l'album. L'instrument dont il joue est le Bechstein de 1898 utilisé par Paul McCartney sur des Beatles quelques années plus tôt. Bowie invite Wakeman à rejoindre son groupe d'accompagnement de manière définitive, mais le claviériste est contacté entre-temps par Chris Squire et décline la proposition de Bowie pour devenir membre du groupe de rock progressif Yes.

Fin juillet, Tony Defries fait presser à ses frais un disque promotionnel afin de démarcher différentes maisons de disques. Ce disque comprend sur une face des chansons de Bowie et sur l'autre des chansons de son amie Dana Gillespie, dont plusieurs (comme ) sont des compositions de Bowie. La face du chanteur se compose de , , , , , et . L'enregistrement de se poursuit encore pendant quelques jours : est enregistrée le , et la version finale de le sont le , jour des dernières séances de travail.

Parution et accueil

Tony Defries se rend aux États-Unis au mois d'août avec le disque promotionnel de Bowie. Il a déjà des contacts avec plusieurs labels prestigieux : CBS, Columbia, Bell, United Artists et RCA. En l'espace de quelques jours, il est sur le point de conclure un accord avec United Artists lorsqu'une offre supérieure de RCA lui parvient à la dernière minute. Emballé à l'idée de signer avec le label d'Elvis Presley et du colonel Parker, Defries accepte la proposition de RCA. Bowie le rejoint à New York le et signe le lendemain un contrat de deux ans pour trois albums avec ce label. Durant son séjour aux États-Unis, le chanteur a l'occasion de rencontrer Lou Reed et Iggy Pop, deux artistes qui le fascinent. De passage à la Factory, il offre à Andy Warhol un exemplaire de la chanson qu'il a écrite sur lui, mais ce dernier quitte la pièce sans dire un mot.

RCA publie le au Royaume-Uni. Le single suit le . Le présentateur de radio Tony Blackburn en fait son disque de la semaine et le diffuse fréquemment dans son émission matinale sur BBC Radio One, mais cela ne suffit pas à le faire entrer au hit-parade. L'album bénéficie de bonnes critiques dans la presse musicale britannique : « le chef-d'œuvre d'un génie » pour New Musical Express, « les compositions musicales les plus imaginatives qu'on ait vues sur disque depuis un bon moment » pour Melody Maker. La critique de Disc and Music Echo décrit Bowie comme et lui promet le succès s'il peut faire vivre ses nouvelles chansons sur scène. Les journalistes américains sont également enthousiastes : le New York Times considère le chanteur comme « à ce jour le jeune homme le plus brillant à avoir opté pour l'album comme moyen d'expression ».

En dépit de cet accueil favorable, les ventes de restent modérées. RCA ne le promeut effectivement que de manière limitée, considérant avoir déjà dépensé suffisamment d'argent pour un artiste dont le potentiel commercial reste à prouver et qui a déjà annoncé vouloir changer radicalement d'image et de son. En , six mois après sa sortie, le disque ne s'est écoulé qu'à cent dix mille exemplaires. Il est néanmoins le premier album de Bowie à figurer dans un classement des meilleures ventes, en atteignant la du . L'album ne rencontre le succès commercial qu'à partir de la fin de 1972, lorsque Bowie est devenu une vedette sous les traits de Ziggy Stardust. Il fait son entrée dans le classement britannique en septembre et se hisse jusqu'à la en , quelques semaines après la sortie en 45 tours de .

Postérité

est généralement considéré comme l'un des meilleurs albums de la discographie de David Bowie et son premier grand disque. Pour Paul Trynka, il constitue la , tandis que Matthieu Thibault y voit . Le chanteur estime, dans un entretien de 1999, que ce disque lui apporte pour la première fois « un véritable public, j'entends par là des gens qui viennent me voir pour me dire, bon disque, bonnes chansons ». Des artistes comme Dave Stewart, Boy George ou , du groupe Elbow, le citent comme ayant eu une influence majeure sur leur écriture, tandis que KT Tunstall le décrit comme son album préféré de tous les temps.

figure dans les trois versions de la liste des 500 plus grands albums de tous les temps établie par le magazine américain , à la dans celle de 2003, à la dans celle de 2012. et à la dans celle de 2020.. L'album apparaît dans de nombreux autres palmarès des plus grands albums des années 1970 ou de tous les temps..

Caractéristiques artistiques

Paroles et musique

Avec ses sonorités acoustiques dominées par le piano et les instruments à cordes, la musique de offre un contraste net avec le précédent album de Bowie, , nettement plus électrique et lourd. Cette différence s'explique par un changement de méthode : la plupart des chansons de l'album ont été composées au piano alors que Bowie s'accompagnait plutôt à la guitare acoustique jusqu'alors. Bon nombre d'entre elles ont d'abord été élaborées sous forme de démo avant leur version finale, ce qui distingue cet album de son prédécesseur, , dont les chansons ont pris forme pendant le processus d'enregistrement. Bowie explique par ailleurs que les paroles des chansons doivent beaucoup à son séjour aux États-Unis en . Les allusions au cinéma, un art qui fascine le chanteur, y sont nombreuses.

s'ouvre sur , une ode au changement considérée a posteriori comme un véritable manifeste musical de la part de son auteur, pour Matthieu Thibault. Ses paroles reflètent plusieurs thèmes majeurs de son répertoire, comme la question de l'identité ou les rapports entre l'artiste et son public. Derrière son piano enjoué, dissimule des paroles troublantes qui évoquent le remplacement de l'humanité par une race supérieure. Elle reflète l'intérêt de Bowie pour Friedrich Nietzsche et pour Aleister Crowley, mais aussi pour la science-fiction, avec ses allusions aux romans (1871) d'Edward Bulwer-Lytton et (1953) d'Arthur C. Clarke.