La grotte de Blombos est une petite grotte proche du cap des Aiguilles, à environ à l'est de la ville du Cap en Afrique du Sud ; elle abrite un site préhistorique.
La grotte s’ouvre au pied d'une falaise et a été rendue célèbre par la découverte inattendue de vestiges traduisant des comportements modernes et des préoccupations esthétiques voire symboliques (blocs d’ocre gravés, perles en coquillage, outils en os) dans des niveaux datant de 75 à BP, période dite du Middle Stone Age (MSA), équivalant plus ou moins au Paléolithique moyen européen. Ces découvertes ont profondément modifié la vision actuelle de l'histoire de l'art et de l'évolution culturelle au Paléolithique, qui paraît plus lente et progressive que ce que l'on pensait auparavant.
Les préhistoriens du Centre national de la recherche scientifique ont retrouvé dans cette grotte le plus ancien dessin connu du monde. Il s'agit de neuf lignes entrecroisées sur un caillou de roche silcrète de quatre centimètres de long. Il est daté de , période du Paléolithique moyen.
Présentation générale
Les fouilles conduites sous la direction de C.S. Henshilwood depuis 1991 à Blombos ont permis d’éclairer d’un jour nouveau les modes de vie du Middle Stone AgeHenshilwood, C.S., Sealy, J.C., Yates, R., Cruz-Uribe, K., Goldberg, P., Grine, F.E., Klein, R.G., Poggenpoel, C., van Niekerk, K. et Watts, I. (2001) - « Blombos Cave, Southern Cape, South Africa: Preliminary Report on the 1992–1999 Excavations of the Middle Stone Age Levels », Journal of Archaeological Science, vol. 28, 4, pp. 421-448.. Trois phases d’occupation ont été distinguées dans la séquence stratigraphique et nommées M1, M2 et M3. Des datations obtenues par OSL (Optically Stimulated Luminescence) et par thermoluminescence ont permis d’évaluer l’âge de la phase M1 à environ ans (OIS 5a/4), celui de la phase M2 à environ ans (OIS 5a) et celui de la phase M3 entre 100 et ans (OIS 5d - 5e/6)Tribolo, C., Mercier, N., Selo, M., Joron, J.-L., Reyss, J.-L., Henshilwood, C.S., Sealy, J. et Yates, R. (2006) - « TL dating of burnt lithics from Blombos Cave (South Africa): further evidence for the antiquity of modern human behaviour », Archaeometry, 48, 2, pp. 341-357.Jacobs, Z., Wintle, A.G. et Duller, G.A.T. (2003a) - « Optical dating of dune sand from Blombos Cave, South Africa: I - multiple grain data », Journal of Human Evolution, 44, pp. 599-612.Jacobs, Z., Wintle, A.G. et Duller, G.A.T. (2003b) - « Optical dating of dune sand from Blombos Cave, South Africa: I - single grain data », Journal of Human Evolution, 44, pp. 613-625.Jacobs, Z., Duller, G.A.T., Wintle, A.G. et Henshilwood, C.S. (2006) - « Extending the chronology of deposits at Blombos Cave, South Africa, back to 140 ka using optical dating of single and multiple grains of quartz », Journal of Human Evolution, 51, pp. 255-273.. Le sommet de la séquence a livré des vestiges datant d'environ ans BP et correspondant à des indices d'occupation du site par des groupes agro-pastoralistes du Later Stone Age (LSA)Henshilwood, C.S. (1996) - « A revised chronology for the arrival of pastoralism in southernmost Africa: new evidence of sheep at ca. 2000 B.P. from Blombos Cave, South Africa », Antiquity, 70, pp. 945-949..
Chaque phase d’occupation paraît relativement brève et l’épaisseur des dépôts est généralement inférieure à par couche. Un hiatus sépare les dernières occupations MSA de celles du LSA et des dépôts quasiment stériles entre les phases M2 et M3 indiquent une longue période durant laquelle le site était inoccupé. Ces caractéristiques indiquent que la grotte fut occupée de façon discontinue et pendant des périodes relativement courtes.
Des vestiges considérés comme inhabituels pour le Middle Stone Age ont été mis au jour à Blombos : il s’agit d’outils en os, de perles en coquillages marins et de blocs d’ocre gravés pour la phase M1 et d’outils en os pour la phase M2. Durant la phase M3, l’ocre est un matériau fréquemment utilisé et des outils destinés à le travailler ont été découverts.
Séquence stratigraphique
La grotte de Blombos se trouve actuellement à une centaine de mètres de la côte et à au-dessus du niveau de la mer. Elle s’ouvre dans les dépôts éoliens calcifiés mio/pliocènes de la formation Wankoe et a été creusée par l’érosion marine. Les dépôts à l’intérieur de la grotte occupent plus de . Les niveaux MSA ont été fouillés sur près de et jusqu’à une profondeur d’environ sous la surface d’origine. L’histoire des dépôts du MSA est complexe. Juste avant la mise en place des dépôts correspondant à la phase M3, de larges blocs de brèche pouvant atteindre d’épaisseur semblent s’être détachés du plafond, créant un sol irrégulier. De nouvelles chutes de blocs ont affecté les dépôts MSA après la phase d’occupation M3, il y a environ 130 à ans.
Les occupations humaines ultérieures ont généré une accumulation de débris sur et autour de ces blocs sur une épaisseur dépassant . La compaction a conduit les dépôts à draper les blocs, conduisant parfois à la formation de couches quasiment verticales. À proximité des parois latérales et du fond de la grotte, les dépôts du MSA se sont parfois contractés en laissant un espace comblé ensuite par des dépôts du LSA. Par endroits, de larges blocs ont glissé ou se sont fragmentés, causant des remaniements des dépôts sus-jacents. Malgré ces anomalies, l’essentiel des dépôts du MSA est demeuré in situ et n’est pas perturbé. Après avoir identifié les vestiges remaniés et écarté ceux provenant de zones susceptibles d’être contaminées par des niveaux plus récents, les archéologues estiment que plus de 95 % du matériel MSA mis au jour est digne de confianceHenshilwood, C.S. (2005) - « Stratigraphic integrity of the Middle Stone Age levels at Blombos Cave », in: From tools to symbols - From early hominid to modern humans, Backwell, L. et d'Errico, F., (Éds.), Wits University Press, pp. 441-458..
Vestiges archéologiques
Phase M1
Les principaux marqueurs de la phase M1 sont de petites pointes foliacées bifaces caractéristiques de l’industrie Stillbay, finies ou abandonnées en cours de fabrication (photo). Plus de 400 ont été conservées. La silcrète est le principal matériau utilisé et la source la plus proche se trouve à environ . La présence d’un nombre important de petits éclats indique que ces pièces ont été produites sur place. Certaines de ces pointes présentent des fractures particulières indiquant qu'elles ont été utilisées comme pointes de projectilesVilla, P., Soressi, M., Henshilwood, C.S. et Mourre, V. (2009) - « The Still Bay points of Blombos Cave (South Africa) », Journal of Archaeological Science, vol. 36, 2, pp. 441-460.. Une étude expérimentale a montré que la finition de ces pointes foliacées avait été réalisée par retouche par pression, une technique qui n'était connue précédemment qu'à partir du Solutréen européenMourre, V., Villa, P. et Henshilwood, C.S. (2010) - « Early use of pressure flaking on lithic artifacts at Blombos Cave, South Africa », Science, vol. 330, n° 6004, pp. 659-662..
Plus de soixante perles ont également été mises au jourHenshilwood, C.S., d'Errico, F., Vanhaeren, M., van Niekerk, K. et Jacobs, Z. (2004) - « Middle Stone Age shell beads from South Africa », Science, vol. 304, pp. 404.d'Errico, F., Henshilwood, C., Vanhaeren, M. et van Niekerk, K. (2005) - « Nassarius kraussianus shell beads from Blombos Cave: evidence for symbolic behaviour in the Middle Stone Age », Journal of Human Evolution, 48, pp. 3-24.. Elles ont été confectionnées à partir de coquilles de gastéropodes de l’espèce Nassarius kraussianus, percées de façon à pouvoir être suspendues ou enfilées. Vingt-sept de ces perles pourraient provenir d’une même parure corporelle. Ces éléments de parure, étudiés par Francesco d'Errico et Marian Vanhaeren (CNRS), comptent parmi les plus anciens au monde. Les plus anciens éléments de parure connus auparavant dataient de et avaient été découverts en Turquie et au Kenya.
Deux petits morceaux d'ocre gravés et striés ont été découverts dans les niveaux de la phase M1 (photo 1, photo 2). Les motifs sont relativement complexes et comprennent des traits parallèles et des croisillons. Ces objets peuvent être considérés comme l'une des plus anciennes expressions artistiques connuesHenshilwood, C.S., d'Errico, F., Yates, R., Jacobs, Z., Tribolo, C., Duller, G.A.T., Mercier, N., Sealy, J.C., Valladas, H., Watts, I. et Wintle, A.G. (2002) - « Emergence of modern human behavior : Middle Stone Age engravings from South Africa », Science, 15 février 2002, vol. 295, pp. 1278-1280..
Plus de quinze outils en os proviennent également des mêmes niveauxHenshilwood, C.S. et Sealy, J.C. (1997) - « Bone artefacts from the Middle Stone Age at Blombos Cave, Southern Cape, South Africa », Current Anthropology, vol. 38, 5, pp. 890-895.Henshilwood, C.S., d'Errico, F., Marean, C.W., Milo, R.G. et Yates, R. (2001) - « An early bone tool industry from the Middle Stone Age at Blombos Cave, South Africa : implications for the origins of modern human behaviour, symbolism and language », Journal of Human Evolution, 41, pp. 631-678.. Le site a également livré un fragment d'os gravéd'Errico, F., Henshilwood, C. et Nilssen, P. (2001) - « An engraved bone fragment from c. 70,000-year-old Middle Stone Age levels at Blombos Cave, South Africa: implications for the origin of symbolism and language », Antiquity, 75, pp. 309-318..
Phase M2
Les sédiments de la phase M2 ont livré des pièces bifaces ainsi que plus de vingt outils en os, notamment des poinçons (photo). Ces outils très raffinés sont généralement considérés comme propres à l'Homme anatomiquement moderne, Homo sapiens . L'artisan des vestiges de Blombos n'est toutefois pas encore connu (cf. infra).
Phase M3
Dans les niveaux de la phase M3, le façonnage bifacial et les outils en os sont absents. La silcrète est toujours dominante mais les outils retouchés sont plus raresSoressi, M. (2005) - « Aux origines de la "modernité" comportementale en Afrique du Sud il y a », Fondation Fyssen, Annales, n° 20, pp. 125-131.. Les blocs d’ocre raclés sont nombreux dans ce niveau. Le travail de l’ocre a impliqué des meules dormantes et actives ainsi que des percuteurs. Des amas coquilliers et de grands foyers caractérisent les niveaux inférieurs.
Faune
Les vestiges fauniques des trois phases du MSA montrent qu’une large gamme de ressources terrestres était exploitée. L’exploitation de ressources marines est également attestée par la découverte de plus d’un millier de restes de poissons, correspondant pour la plupart à des espèces de grande taille, ainsi que des coquillages marins et des ossements d’otaries et de dauphins. Les mammifères terrestres exploités sont également très variésHenshilwood, C.S. (1997) - « Identifying the collector: Evidence for human consumption of the Cape dune mole-rat, Bathyergus suillus, from Blombos Cave, southern Cape, South Africa », Journal of Archaeological Science, 24, pp. 659-662.. Ces ressources sont comparables à celles des groupes du LSA connus dans la région.
Restes humains
Les seuls restes humains mis au jour dans les niveaux du MSA sont constitués de neuf dents, le plus souvent déciduales. Ces dents proviennent probablement d’individus relativement graciles et sont similaires aux échantillons recueillis à Klasies River et De KeldersGrine, F.E., Henshilwood, C.S. et Sealy, J.C. (2000) - « Human remains from Blombos Cave, South Africa: (1997-1998 excavations) », Journal of Human Evolution, 37, pp. 755-765.Grine, F.E. et Henshilwood, C.S. (2002) - « Additional human remains from Blombos Cave, South Africa: (1999–2000 excavations) », Journal of Human Evolution, 42, pp. 293-302..
Paléoenvironnement