Jan Hus ou Jean Huss, né entre 1369 et 1372 à Husinec (royaume de Bohême) et mort supplicié le à Constance (principauté épiscopale de Constance), est un théologien, universitaire et réformateur religieux tchèque des .
Son excommunication en 1411, et sa condamnation par l'Église catholique pour hérésie, puis sa mort sur le bûcher le , lors du concile de Constance, déclenchent la création de l'Église hussite et les croisades contre les hussites. Le protestantisme voit en lui un précurseur.
On lui attribue le diacritique de la langue tchèque, le háček.
Il est l'une des personnalités les plus éminentes et les plus importantes de l'histoire tchèque Ján Liguš, « Master Jan Hus -- Obedience or Resistance », European Journal of Theology, 2015, Vol. 24 Issue 1., érigé en figure de héros national et d'allégorie des combats contre l'oppression catholique, impériale et allemande. Son supplice, le , est commémoré par un jour férié.
Contexte : Bohême et chrétienté au tournant du
vignette|Prononcer Jan Hus.
La Réforme de la Bohême commence dans la seconde moitié du à Prague, l'une des plus grandes villes d'Occident et où, après Avignon, Rome et Paris, se trouve la plus forte concentration de clergé de la chrétientéPavel Bělina (dir.), « Duchovenstvo v Českých zemích », Kronika Českých zemí (in Czech), Prague, Fortuna Libri, 2012, p. 177.. À la fin des années 1370 et au début des années 1380, les théologiens et les savants de l'université de Prague appellent à la réforme d'un sacerdoce jugé décadent, dans l'esprit du conciliarisme naissant, ainsi qu'à l'éducation des prêtres dont la formation n'apparaît pas satisfaisante et à l'acceptation plus fréquente de l'eucharistie dans l'esprit de la devotio moderna. Les représentants les plus éminents de ce mouvement universitaire sont Henri de Bitterfeld (Heinrich von Bitterfeld) et Matthieu de Cracovie.
Prague n'est pas seulement le siège du roi de Bohême, mais aussi celui du Saint Empereur romain et roi des Romains. Le , l'empereur Charles IV, chef de la Maison de Luxembourg, obtient pour son fils Venceslas la marche de Brandebourg, assortie du titre de Prince-Électeur. En 1376, les princes-électeurs choisissent Venceslas comme roi des Romains et futur empereur du Saint-Empire. L'autorité de Charles est donc suffisante pour fonder une dynastie remettant en cause les clauses de la Bulle d'or de Metz de 1356.
Le , Venceslas succède à son père. Par héritage, la marche de Brandebourg passe à son frère cadet Sigismond ; son autre frère, Jean, obtient la marche de Lusace ; la Moravie échoit à ses cousins Jobst et Procope.
En 1378 débute le grand schisme d'Occident, engendrant une crise morale, éthique et financière sans précédent. Cette même année, en Bohême, Jean de Jenstein devient archevêque de Prague. Il entre rapidement en conflit ouvert avec Venceslas sur la question des investitures. En 1393, la nomination de l'abbé du riche monastère de Kladruby exacerbe l'antagonisme car le roi réservait ce bénéfice à l'un de ses protégés. Jean de Nepomuk, fidèle soutien de l'archevêque de Bohême, est exécuté par des hommes d'armes du roi. Sa mort entraîne l'union seigneuriale, une rébellion des nobles tchèques qui dure de 1394 à 1402. Ligués, les nobles bohémiens font emprisonner leur roi en 1394 et nomment son cousin Jobst de Moravie régent du Royaume. Grâce à l'intervention de son frère Sigismond, le souverain est libéré et récupère son trône. En échange, Venceslas reconnaît Sigismond comme son héritier.
Mais accaparé par la Bohême, Venceslas délaisse les affaires de l'Empire. Une foule en colère l'invective à la Diète de Nuremberg en 1397, puis à celle de Francfort en 1398. On lui reproche ses excès de boisson, son incompétence et surtout son inertie face au Grand Schisme qui divise l'Église. Fait rarissime, en les princes-électeurs le déposent au profit de Robert de Palatinat, dont il refuse de reconnaître la légitimité.
En 1402-1403, Venceslas est emprisonné à Vienne sur décision de son frère Sigismond, soutenu par la noblesse tchèque. Il est libéré par Johann von Liechtenstein.
C'est dans cet environnement politique et religieux particulièrement troublé que Jan Hus étudie, prêche et enseigne.
Biographie Un universitaire brillant (1393-1409) vignette|Jan Hus prêchant, manuscrit tchèque des années 1490.
Jan Hus naît entre 1369 et 1373Selon la Nouvelle biographie générale, Firmin-Didot frères éd., 1858, Jan Hus serait né le , le jour de son futur supplice. En revanche Jean Bérenger dans son Histoire de l'empire des Habsbourg penche pour l'année 1370 sans plus de précision. dans la ville éponyme de Husinec (district de Prachatice), en Bohême méridionale. Il vient au monde dans une famille de paysans pauvres sous le règne du roi Wenceslas IV de Bohême, qui a succédé à son père, Charles IV (1346-1378), connu sous le nom de roi tchèque et d'empereur du Saint-Empire, fondateur de l'université Charles de Prague.
Il reçoit une éducation élémentaire et secondaire dans la ville de Prachatice et poursuit ensuite ses études à l'université de Prague, où il obtient la licence en 1393 et, trois ans plus tard, la maîtrise des arts libéraux. En 1400, il est nommé professeurCf. .. Hus entretient de bonnes relations avec Wenceslas, avec lequel il effectue un voyage en France en 1397-1398. À son retour, il commence à donner des cours à l'université et, en 1400, il est ordonné prêtre et commence à prêcher à l'église de Saint-MichelJan Blahoslav Lášek (dir.), Jan Hus mezi epochami, národy a konfesemi, Actes du colloque international tenu à Bayreuth du 22 au 26 septembre 1993, Faculté de théologie hussite de l'Université Charles, 1995..
Au cours du semestre d'hiver 1401-1402, il devient (pour une année) doyen de la faculté de philosophie. À partir de , il travaille pendant plus de dix ans comme prédicateur à la chapelle de Bethléem à Prague, fondée en 1391 avec l'obligation expresse de proclamer la parole de Dieu en langue tchèque.
Un théologien convaincu (1402-1412) vignette|La chapelle de Bethléem à Prague, où prêchait Jan Hus.|gauche
Les destinataires des sermons de Hus dans la chapelle de Bethléem entre 1402 et 1412 étaient des indigents, des étudiants, de riches citoyens tchèques et des artisans. Parfois, des membres de la noblesse assistaient également à ses sermons, des courtisans du roi Wenceslas IV et même la reine Sophie (Sofia) elle-même suivaient les paroles de ce prédicateur local. Hus devint rapidement un prédicateur réputé, populaire et influent dans toute la Bohême. Dans ses orientations théologiques, Hus poursuit un mouvement de réforme qui a débuté au quatorzième siècle avec Konrad von Waldhauser, Jan Milic de Kromefiz et Mathias de JanovJan Milič Lochman, Church in a Marxist society ; a Czechoslovak view, New York, Harper & Row, 1970..
Jérôme de Prague lui a enseigné les préceptes de WyclifSeb. Fr. Chron., 3e partie, fol. 105., et il s'interroge sur les conséquences pratiques de l'obéissance au Christ. À la chapelle de Bethléem, il prononce des sermons contre , où il préconise une réforme de l'Église. Avec d'autres, ils prêchent le retour à une Église apostolique, spirituelle et pauvre. Il soutient que la réforme de l'Église doit passer par le pouvoir laïc. Ces propos trouvent un écho favorable dans la noblesse, qui y voit l'occasion de s'approprier les biens ecclésiastiques.
Des mouvements millénaristes annoncent la venue des faux prophètes et de l'Antéchrist. L'idée d'un avènement des temps derniers se répand. Beaucoup de fidèles désirent renouer avec l'Église originelle. Jan Hus se trouve bientôt à la tête d'un mouvement national de réforme. Il prend publiquement la défense des écrits de Wyclif, condamnés par une bulle pontificale du qui ordonne leur destruction et l'interdiction de prêcher leur doctrine. C'est en vain qu'il fait appel au « pape de Pise », l'antipape Alexandre V.
Un grammairien avisé (1406-1412) Dans son ouvrage de grammaire De orthographia bohemicaDe l'orthographe de la langue de Bohême. rédigé entre 1406 et 1412, Jan Hus invente une graphie utilisant des diacritiques pour noter ce que les langues slaves considèrent comme des consonnes molles. Pour noter les voyelles longues, Jan Hus préconise l'usage de l'accent au lieu d'un redoublement des voyelles. À une époque où papier et parchemin coûtent cher, économiser de l'espace lors de l'écriture constitue une économie précieuseComparer sch et š ; tsch et č..
Ce diacritique, adopté par le croate, le slovaque et le slovène, est parfaitement adapté aux langues slaves.
Le recteur d'une université divisée (1409-1412) Prague est alors la capitale du Saint-Empire romain germanique. Son université, d'envergure internationale, est divisée en sections appelées « nations » : bavaroise, tchèque, saxonne et polonaise. Lors des votes du Conseil universitaire sur le choix des programmes et leur financement, chacune dispose d'une voix.
vignette|Le monument dédié à Jan Hus, sur la place de la Vieille-Ville à Prague, inauguré en 1915 pour le de sa mort.
En 1407, le pape Grégoire XII ordonne à l'archevêque de Prague d'interdire la diffusion des thèses de l'Anglais John Wyclif. L'université condamne comme hérétiques les théories de Wyclif, introduites en Bohême une vingtaine d'années auparavant. En 1381, l'opinion de Wyclif sur l'eucharistie est débattue par Mikuláš Biskupec. En 1393, l'archevêque de Prague Jean de Jenstein réfute dans ses prêches les idées wycliffiennes sur la nécessaire pauvreté de l'Église.
Jan Hus traduit en tchèque le TrialogusDiscussion à trois. Ouvrage probablement apporté en Bohême par son disciple et ami Jérôme de Prague, qui l'a recopié lors de son séjour à Oxford.. Il louvoie entre son allégeance à l'Église et son idéal wycliffien.
Hus rassemble alors autour de lui un cénacle d'érudits acquis à ses vues : Jérôme de Prague, mais aussi Stanislas de Znoyme, Étienne de Páleč, Christian de Prachatice, Jan de Jecenice et Jacques de Mies dit JacobellusCf. .. Le , ces représentants de la « nation » tchèque de l'université de Prague, dirigée par Jan Hus, rejettent publiquement les articles de Wyclif mais soulignent que, replacés dans leur contexte et correctement interprétés, ils ne sont pas totalement hérétiques. L'archevêque de Prague écrit au pape Grégoire XII qu'.
Les autres « nations » se rallient unanimement à Grégoire XII. Pour défendre ses convictions, Jan Hus met à profit l'opposition du roi Venceslas à Grégoire XIIEn 1400, le roi Venceslas a été dépossédé de la dignité impériale. Son appel au pape pour invalider la décision des princes-électeurs est resté sans effet..
Le , Jan Hus est nommé recteur de l'université de Prague. Il obtient alors que la « nation » tchèque dispose de trois voix lors des votes sur l'administration de l'université, les autres nations ne bénéficiant que d'une seule voix chacune. Cette décision du , appelée décret de Kutná HoraPavel Bělina, Petr Čornej et Jiří Pokorný, Histoire des Pays tchèques, Points Histoire U 191 Éditions du Seuil (Paris 1995) , 122., provoque le départ des enseignants allemandsCf. .Cf. . qui, en mai de la même année, contribuent à la fondation de l'université de Leipzig.
L'université de Prague perd alors la majorité de ses étudiants. Tout au plus national, son rayonnement décline. Pendant quelques décennies, plus aucun diplôme ne sera délivré. Pour voir l'université renaître de ses cendres, il faudra attendre Sigismond et surtout Rodolphe II, qui rétablira Prague comme capitale.
L'excommunication (1411) vignette|Le château de Kozí Hrádek, où Jan Hus vécut en exil de 1412 à 1414.
Les détracteurs de Jan Hus ne peuvent l'attaquer sur le terrain du patriotisme. Ils cherchent donc à l'atteindre à travers ses positions religieuses. En dénonçant sa proximité théologique avec Wyclif, ils l'accusent d'hérésie.
Excommunié le par Grégoire XII, Jan Hus en appelle au jugement du Christ, instance inconnue du droit canonique.