Philippe Descola, né le à Paris, est un anthropologue français. Ses recherches de terrain en Amazonie équatorienne, auprès des Jivaros Achuar, ont fait de lui une des grandes figures de l'anthropologie et ethnologie américanistes.
À partir de la critique du dualisme nature/culture, il entreprend une analyse comparative des modes de socialisation de la nature et des schèmes intégrateurs de la pratique : identification, relation et figuration.
Biographie Famille
Ses parents appartiennent au monde de la bourgeoisie catholique parisienne. Son milieu familial est du côté paternel le monde intellectuel (son père est l'écrivain et historien hispaniste Jean Descola) et du côté maternel une famille de militaires Philippe Descola interview par Alan Macfarlane. Transcript, université de Cambridge, 3 février 2015.
Études Philippe Descola passe son baccalauréat au lycée Condorcet, à ParisDescola, Philippe, L’écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature, Paris, Quae, 2008. Il s'inscrit ensuite en hypokhâgne, et est reçu au concours de l'École normale supérieure de Saint-Cloud (maintenant École normale supérieure de Lyon), où il étudie d'abord la philosophie. Étudiant dans l'immédiat post-68, il milite brièvement à la LCR mais ne croit pas à la « mystique révolutionnaire » et s’en écarte rapidementP. Descola, La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier, Paris, Flammarion, coll. « Sciences humaines », 2014. Echouant à l'agrégation de philosophie, il se tourne alors vers l'anthropologie, influencé notamment par la lecture de Claude Lévi-Strauss. Il rédige un mémoire de maîtrise en anthropologie, et fait un court séjour au Mexique dans une communauté amérindienne déracinée, dont il sort traumatisé. Après une courte expérience décevante d'enseignant en philosophie en lycée, il parvient à convaincre Claude Lévi-Strauss de le prendre comme doctorant pour sa thèse de doctorat en ethnologie à l'École pratique des hautes études (VI section).
Parallèlement à son doctorat, il est chargé de mission au CNRS et effectue son travail de terrain chez les Jivaros Achuar en Équateur entre 1976 et 1978, en compagnie d'Anne-Christine Taylor, dont il est l'époux. Le choix des Achuars vient de ce qu’ils sont l’une des dernières ethnies à ne pas avoir été décrite et à ne pas avoir subi « les effets déstructurants du contact avec le monde occidental »Descola, Philippe, La nature domestique. Symbolisme et praxis de l’écologie des Achuar, Paris, MSH Paris, 1986.
Parcours universitaire
En 1987, il devient maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est nommé directeur d'études en 1989. Au sein de l'école, il coordonne le groupe de recherche sur les « raisons de la pratique : invariants, universaux, diversité ».
En , il obtient la chaire d'« Anthropologie de la nature » au Collège de France, succédant à Françoise Héritier. Il occupe cette chaire jusqu'en 2019 (leçon de clôture donnée le ).
Il est nommé, en 2001, directeur du laboratoire d'anthropologie sociale (LAS) fondé en 1960 par Claude Lévi-Strauss, qu'il dirige jusqu'en 2013.
En 2014, il est nommé membre du Conseil stratégique de la recherche..
Il fait partie du comité de rédaction de la revue Tracés et il collabore au Journal de la société des américanistes.
Prix et distinctions
Juin 1996 : médaille d'argent du CNRS pour ses travaux sur les usages et les connaissances de la nature dans les sociétés tribales. Septembre 2012 : médaille d'or du CNRS pour l'ensemble de ses travauxYves Miserey, « L'anthropologue Philippe Descola médaille d'or du CNRS », Le Figaro, 21 septembre 2012.. 2014 : prix international Cosmos pour ses travaux sur les relations entre les sociétés humaines et la nature. 2015 : docteur honoris causa de la faculté des arts et des sciences de l’université de Montréal, pour souligner l’envergure de sa carrière, sa contribution au domaine des sciences sociales et son approche interdisciplinaire novatrice. : commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur.. 2022 : prix de l'essai France Culture - Arte pour Ethnographies des mondes à venir (écrit avec Alessandro Pignocchi, au Seuil)
Apports scientifiques Terrain ethnographique
De à , Philippe Descola vit au contact des Jivaro Achuar, dans le haut bassin équatorien du Río Pastaza, à la frontière entre l'Équateur et le Pérou. De cette expérience ethnographique, il tire la matière de sa thèse intitulée, La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar, soutenue en 1983 et publiée en 1986.
S'intégrant dans les débats anthropologiques de la fin des années 1970 entre symbolisme et matérialisme, cette thèse analyse successivement la manière dont les Achuar identifient les êtres de la nature et les types de relations qu'ils entretiennent avec eux.
Dans une première partie, Philippe Descola montre comment la « nature », pour les Achuar, s'émancipe du seul ordre taxinomique, en se voyant attribuer des caractéristiques « humaines » : (1986 : 120). Par la capacité qu'ont les âmes d'échanger dans des situations particulières, les humains et non-humains forment un continuum, quoique graduel et hiérarchique - avec les Achuars au sommet. Les mythes Achuar disent entre autres choses comment à l'origine tous les êtres avaient une apparence humaine, celle des « personnes complètes » (penke aents), formule désormais restreinte aux seuls humains. Perdant celle-ci dans les circonstances du mythe, certaines plantes et animaux n'en gardent pas moins, pour les Achuar, une sociabilité ordonnée selon les mêmes règles que celles qui régissent leur propre vie sociale. (1986 : 125).
Dans une seconde partie, adoptant une perspective strictement méthodologique, Philippe Descola distingue une série de mondes qui encadrent les pratiques que les Achuar exercent envers les êtres avec lesquels ils sont en contact : la maison, le jardin, la forêt et la rivière. Unité minimale de la société Achuar, la maison est le « modèle d'articulation des coordonnées du monde et segment terminal d'un continuum nature/culture, la matrice spatiale de plusieurs systèmes de conjonction et disjonction, le point d'ancrage de la sociabilité inter- et intra-maisonnée » (1986 : 168). Si les hommes réalisent l'essartage, le jardin est cependant un espace par destination quasi exclusivement féminin. Les femmes assument l'essentiel de l'activité horticole mêlant des actes techniques de plantation, de désherbage et de récolte, avec des actes magiques, au premier rang desquels viennent les chants incantatoires (anent) destinés à l'esprit tutélaire des jardins, Nunkui, à l'âme des plantes (wakan), aux charmes (nantar) et aux auxiliaires de Nunkui. Le sang joue un rôle prépondérant dans ces pratiques symboliques et établit avec Nunkui et des plantes telles que le manioc une relation de consanguinité.
Ce travail de terrain offre ainsi l'essentiel de la matière ethnographique qui permettra à Philippe Descola de proposer, en s'inspirant de l'anthropologie symétrique de Bruno Latour un schème particulier d'identification et de relation aux non-humains, en redéfinissant le concept délaissé d'animisme. Toutefois, à l'époque il récuse encore catégoriquement cette appellation désuète, accusée de « subsumer l'ensemble des représentations indigènes du monde physique dans la catégorie fétiche de la "philosophie animiste" », ajoutant que « cette universalisation des essences constitue sans doute une simplification des modalités très diverses selon lesquelles les Achuar conçoivent l'existence spirituelle des animaux, des plantes, des astres et des météores ».
Système des quatre ontologies Dans ses recherches, Philippe Descola entend dépasser le dualisme qui oppose nature et culture en montrant que la nature est elle-même une production sociale, et que les quatre modes d’identification qu’il a distingués et redéfinis (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ont un fort référentiel commun anthropocentrique. Ainsi, l’opposition nature/culture n'a plus guère de sens, explique-t-il, car elle relève d'une pure convention sociale. Il propose alors en vertu de ces propositions de constituer ce qu’il nomme une « écologie des relations ». Ces travaux font l'objet de la publication de son plus important et célèbre livre, Par-delà nature et culture (2005), devenu un texte de référenceThibault Sardier, « Philippe Descola, face au présent », Libération, 30 janvier 2019.Alexandre Laumonier, « Philippe Descola, par-delà l’anthropologie », Libération, 31 janvier 2019.. alt=représentation graphique des 4 ontologies|droite|sans_cadre|320x320px Il s'agit d'une anthropologie non dualiste, en ce sens qu’elle ne sépare pas en deux domaines ontologiques distincts humains et non-humains, une anthropologie donc qui s’intéresse aux relations entre humains et non-humains autant qu'à celles entre humains. Cet aspect influence le nouveau courant anthroposémiotique fondé en 2010 par Béatrice Galinon-Mélénec.
Philippe Descola effectue toutefois lui-même une double dichotomie, mais basée cette fois sur deux critères {physicalité/psychisme} et {identité/différenciation}, distinguant ainsi quatre « modes d’identification » parmi les sociétés humaines, qui sont le totémisme, l’animisme, l'analogisme et le naturalisme : ainsi les modes d’identification sont-ils des manières de définir des frontières entre soi et autruiVoir Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, éditions Gallimard, 2005 – examen approfondi de cette typologie dans .. Toutefois, selon Marshall Sahlins, Descola reconduit surtout un dualisme entre son et trois modes d'animisme : communal, segmentaire (totémisme), et hiérarchique (analogisme).. Pour lui, . Frédéric Keck voit lui aussi dans le totémisme et l'analogisme (catégories beaucoup moins développées par Descola que les deux autres) de simples formes de .
Naturalisme Selon Philippe Descola, seule la société naturaliste (occidentale) produit cette frontière entre soi et autrui, en introduisant l’idée de « nature » qui sous-tend implicitement une représentation du monde reposant sur une dichotomie entre nature et culture. La nature serait ce qui ne relève pas de la culture, ce qui ne relève pas des traits distinctifs de l’espèce humaine, et des savoirs et savoir-faire humains. Alors que cette nature (le monde physique) est fondamentalement universelle (les mêmes atomes fondent l'ensemble de l'univers, les mêmes lois et déterminismes fixent et s'appliquent à l'humain et au non humain), la culture différencie elle l'humain du non humain, mais également les sociétés humaines entre elles. Selon Philippe Descola, cette distinction serait à la fois occidentale et récente, résultat d’une histoire particulière ; elle n'existe pas dans les autres sociétés. Elle fonderait la difficulté occidentale à appréhender ces dernièresVoir la discussion introduite par Jean-Pierre Digard, « Canards sauvages ou enfants du Bon Dieu ? », dans L'Homme, , 2006, , et la réponse de Philippe Descola, « Soyez réalistes, demandez l'impossible. Réponse à Jean-Pierre Digard », dans le même numéro de L'Homme, ..