Joseph-François Lafitau, né et mort à Bordeaux en France (–), est un missionnaire jésuite en Nouvelle-France.
On le connaît surtout pour un ouvrage d'ethnographie qui lui a valu d'être considéré comme un pionnier de cette discipline.
Il a également été à l'origine d'un grand intérêt pour le ginseng américain au début du .
Biographie Fils d’un riche banquier bordelais, frère de Pierre-François Lafitau, futur évêque de Sisteron, il entre au noviciat des jésuites à Bordeaux le .
Il étudie ensuite la philosophie et la rhétorique à Pau (1698–1701), puis il enseigne la cinquième à Limoges (1701–1702), la quatrième, la troisième et les humanités à Saintes (1702–1705), et la rhétorique à Pau (1705–1706).
De Pau, il est envoyé d’abord à Poitiers, où il fait un an de philosophie et deux ans de théologie (1706–1709), ensuite au collège Louis-le-Grand, à Paris, où il termine son cours de théologie (1709–1711) ; il est ordonné prêtre la même année, à Paris.
Ethnographe en Nouvelle-France
vignette|Vie quotidienne des Amérindiens en Nouvelle-France. Illustration extraite des Mœurs.
vignette|Fabrication du sirop d'érable par les Amérindiens en Nouvelle-France. Illustration extraite des Mœurs. En 1711, il part en mission en Nouvelle-France et s’installe au Sault Saint-Louis (aujourd'hui Kahnawake). Aidé par Julien Garnier, un missionnaire jésuite de grande expérienceJulien Garnier (1643–1730). Lafitau s'efface devant lui : « c'est, dis-je, dans le commerce de ce vertueux missionnaire avec qui j'étais très étroitement lié, que j'ai comme puisé tout ce que j'ai à dire ici des Sauvages » (Mœurs, ). Sur Garnier, voir l'article du Dictionnaire biographique du Canada., il s’initie à la langue et à la culture des Iroquois. Le il fait profession perpétuelle des quatre vœux à Montréal.
Lafitau est un observateur attentif des coutumes amérindiennes. Il fait paraître en 1724 Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps, où il tente, en les mettant en parallèle avec celles des sociétés de l’Antiquité, de démontrer que les mœurs des Iroquois ne sont pas aberrantes.
Il s’efforce aussi de prouver l’origine commune des Amérindiens et des Occidentaux et d’étayer ainsi le concept d’unité de l'humanité tiré de la Genèse (Adam et Ève, couple initial unique). Il raconte ainsi le mythe amérindien de la création de l'Île de la tortue en y ajoutant des connotations judéo-chrétiennesVoir Fenton & Moore, p. 38..
Il découvre le système de parenté des Iroquois et l’importance des femmes dans leur société.
Lafitau fait preuve d’une grande minutie et d’une précision inégalée pour l’époquePour ce jugement et toute cette partie de l’œuvre de Lafitau, voir Fenton et Moore.. Il a été, dit , « le premier éclat de lumière sur la route de l'anthropologie scientifique[Lafitau's Mœurs were] « the first blaze on the path to scientific anthropology ». ».
Son ouvrage a été traduit en néerlandais de son vivant même, et d'autres traductions ont suivi.
Le ginseng d'Amérique
Contrairement à ce qu'il croit, Lafitau n'est pas le premier Européen à observer le ginseng qu'on appelle aujourd'hui ginseng américain.
Toutefois, le fait central ici n'est pas l'antériorité de l'envoi de la plante en France, mais l'identification du ginseng chinois et du ginseng américain et ses conséquences économiques. Lafitau, puis les Amérindiens, puis les botanistes parisiens ont considéré comme identiques les plantes américaine et chinoise.
De plus, Lafitau est certainement à l'origine de ce qu'on appellerait en termes modernes un coup médiatique suivi, en économie, d'une ruée vers l'or.
Chronologie de l'identification botanique « Dès l'année 1700 » : On reçoit au Jardin du roi du ginseng américain (aujourd'hui Panax quinquefolius), envoyé par Michel Sarrazin. C'est ce que dit Sébastien Vaillant en 1718Vaillant, .. 1704 : Sarrazin envoie à Guy-Crescent Fagon (premier médecin de Louis XIV) du ginseng sous le nom d'Aralia humilis fructu majoreHistoire de l'Académie Royale des Sciences, années 1718–1726, , Imprimerie Royale, 1719, .. 1709 : Pierre Jartoux, missionnaire jésuite en Chine, est en voyage de cartographie en Tartarie. S'y trouvent également Tartares qui ramassent du ginseng pour l'empereurJartoux, .Mémoire, .. 1711 : Jartoux écrit le 12 avril 1711 à son procureur généralNicolas Lenglet-Dufresnoy, Méthode pour étudier la géographie, , N. M. Tilliard, 1768, .. Il mentionne que la plante pourrait également pousser au Canada, étant donné la similitude des climats. : Lafitau lit pour la première fois, à Québec, la relation du père Jartoux sur le ginseng chinoisSelon une source, il fait venir le dessin : Marcelle Sirois-Labrecque, Gaston Labrecque, Marie-Paule Labrecque-Marceau, Association des Labrecque, Les Labrecque en Amérique : 1657–2007, AMÉCA, , .. 1716 : Lafitau tombe sur du ginseng près d'une maison qu'il fait construire. Les fruits rouges sont bien visibles. Il envoie la plante à Québec, « à un homme intelligentH.-A. Verreau (, ) conjecture qu'il s'agit de Michel Sarrazin. ». « On » part pour Montréal, on se rend à la mission et on trouve la plante. Les Amérindiens reconnaissent leur plante dans le dessinDessin de Jartoux. qu'a fait Jartoux en ChineMémoire, .. 1718 : Le mémoire de Lafitau au Régent paraît en France. Lafitau baptise la plante Aureliana canadensisMémoire, . en l'honneur du RégentLe Régent était duc d'Orléans et le nom latin de la ville d'Orléans est « Aurelianum ».. (Carl Anton von Meyer donnera en 1843 les noms que nous connaissons aujourd'huiBulletin de la classe physico-mathématique de l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, 1, ..) 1718 : Parution de l'ouvrage de Sébastien Vaillant dont une partie s'intitule « Établissement d'un nouveau genre de plante nommé Araliastrum, duquel le fameux ninzin ou ginseng des Chinois, est une espèce ». 1753 : Création du genre Panax.
Dans son mémoire, Lafitau mentionne Vaillant (avec Jussieu) deux fois : « C'est sur ces raisons que M. de Jussieu et M. Vaillant m'ont fait l'honneur de me dire qu'ils ne doutaient point que la plante du Père Jartoux et celle qui vient du Canada ne fussent le véritable gin-sengMémoire, .. » « Je l'ai vu dans l'herbier de M. de Jussieu et celui de M. VaillantMémoire, .. »
Par contre, Vaillant ne mentionne pas Lafitau dans le chapitre qu'il consacre au ginseng. Il dit que la plante a été reçue de Sarrazin « dès l'année 1700 ».
Motsch, spécialiste de Lafitau, conclut ainsi :
La bulle économique du ginseng canadien Paraît le mémoire de 1718 de Lafitau sur cette forme locale du ginseng ; il soulève un grand intérêt. On voit dans le ginseng américain une façon de profiter du grand usage que fait la médecine chinoise de cette plante (qu'on appellera plus tard Panax, mot qui signifie panacée). Il s'ensuit une bulle économique : Le ginseng que les Chinois tiraient à grands frais du nord de l'Asie fut porté des bords du Saint-Laurent à Canton. Il fut trouvé excellent et vendu très cher ; la livre, qui ne valait d'abord à Québec que deux francs, y monta jusqu'à vingt-cinq. Il en fut exporté une année pour cinq cent mille francs. Le haut prix de cette racine excita une aveugle cupidité. On la cueillit en mai au lieu de la cueillir en septembre on la fit sécher au four au lieu de la faire sécher à l'ombre et lentementRaynal (Note de F.-X. Garneau). ; dès lors elle ne valut plus rien aux yeux des ChinoisF.-X. Garneau, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours, , , , Beauchemin et fils, 1882. Ou Texte du Projet Gutenberg.. L'histoire se conclut par un triste proverbe que H.-A. Verreau, un siècle plus tard, entendait dire aux vieillards : « C'est tombé » ou « ça tombera comme le gin-sengH.-A. Verreau, Le Père Lafitau et le gin-seng, . Verreau raconte aussi que les agriculteurs abandonnaient leurs terres. ».
Retour en France Lafitau revient en France en 1717, principalement pour faire valoir ses arguments (meilleures terres, meilleure situation stratégique) en faveur de la relocalisation du Sault Saint-Louis. Il devait également apporter sa contribution à la longue histoire de la lutte contre la vente d'alcool aux Amérindiens. Lafitau obtient la relocalisation (au site actuel).
Ne pouvant toutefois réaliser son souhait de retourner au Canada, il se consacre à l’écriture et fait paraître une Histoire de Jean de Brienne (1727) et une Histoire des découvertes et des conquêtes des Portugais dans le Nouveau-Monde (1733–1734).
Ouvrages « Father Lafitau's remonstrance against the sale of brandy to the Indians », dans John Romeyn Brodhead, Berthold Fernow et Edmund Bailey O'Callaghan, Documents relative to the colonial history of the state of New York, , 1853 — Autre numérisation : « Memorial by Father Lafitau : On the sale of liquor to the Savages », dans Relations des Jésuites, , ).
Mémoire…, Montréal, Sénécal, Daniel et Compagnie, 1858 Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps, figures en taille-douce gravées par Jean-Baptiste Scotin, Paris, Saugrain l'aîné – Hochereau, 1724 En ligne : Tome premier, site de la Bibliothèque du Congrès ou : ou : , Tome 3, site Canadiana Tome 4, site Canadiana Réédition : Paris, Maspéro, 1982Motsch, , . Traduction anglaise : Customs of the American Indians compared with the customs of the primitive times, edited and translated by William N. Fenton and Elizabeth L. Moore, Toronto, Champlain Society, , 1974, et , 1977 Traduction allemande : Die Sitten der amerikanischen Wilden im Vergleich zu den Sitten der Frühzeit, Johann Friedrich Schröter (trad.), Helmut Reim (dir.), Weinheim, Acta humaniora, 1987, 504 Traduction néerlandaise : De zeden der wilden van Amerika: zynde een nieuwe uitvoerige en zeer kurieuse beschryving van derzelver ooriprong, godsdienst, manier van oorlogen, huwelyken, opvoeding, oeffeningen, feesten, danzeryen, begravenissen, en andere zeldzame gewoonten : tegen de zeden der oudste volkeren vergeleken, en met getuigenissen uit de oudste Grieksche en andere schryveren getoetst en bevestigt , La Haye, Gerard van der Poel, 1731 , 562 Histoire de Jean de Brienne, roi de Jérusalem et empereur de Constantinople, 1727 Histoire des découvertes et conquestes des Portugais dans le Nouveau Monde, 1733–1734 En ligne : Paris, Saugrain l'aîné – Coignard, 1733
Notes et références
Bibliographie Sources primaires Ou Document Sébastien Vaillant, « Établissement d'un nouveau genre de plante nommé Araliastrum, duquel le fameux ninzin ou ginseng des Chinois, est une espèce », dans Discours sur la structure des fleurs : leurs différences et l'usage de leurs parties prononcé à l'ouverture du jardin royal de Paris, le jour du mois de et l'établissement des trois nouveaux genres de plantes, l'araliastrum, la sheradia, la boerhaavia avec la description de nouvelles plantes rapportées au dernier genre, Leide, P. Vander, 1718,
Sources secondaires Lettre de Thomas Jefferson à John Adams, 1812, site de la Bibliothèque du Congrès
et Elizabeth L. Moore, « J.-F. Lafitau (1681–1746), precursor of scientific anthropology », dans Southwestern Journal of Anthropology, Summer, 1969, , , William N. Fenton et Elizabeth L. Moore, « Lafitau et la pensée ethnologique de son temps », dans Études littéraires lire en ligne
Andreas Motsch, Lafitau et l’émergence du discours ethnographique, , , Paris, Presses Paris Sorbonne, 2001,
Hospice-Anthelme Verreau, « Le Père Lafitau et le gin-seng », dans Joseph-François Lafitau, Mémoire présenté à S. A. R. , Régent de France, concernant la précieuse plante du gin-seng de Tartarie, découverte en Amérique, Montréal, Sénécal, Daniel et Compagnie, 1858, Mélanie Lozat, Sara Petrella (éds.), La plume et le calumet. Joseph-François Lafitau et les « sauvages ameriquains », Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2019.
Liens externes
Gérard Jean-Baptiste Scotin,