vignette|droite|Un fez.

Le fez (en berbère : , fas ; en , fās ; en turc : , en grec : , fési) ou est un couvre-chef masculin en feutre, souvent rouge, en forme de cône tronqué, orné d'un gland noir fixé sur le dessus. Ce bonnet sans bord, originaire de la Grèce antiqueRuth Turner Wilcox, The Mode in Hats and Headdress. A Historical Survey with 198 Plates. Dover Publications, Mineola/NY 2008 (= réimpression de Scribner, New York 1959), (cf. les illustrations ).Wilfred T. F. Castle, Grand Turk. An Historical Outline of Life and Events, of Culture and Politics, of Trade and Travel During the Last Years of the Ottoman Empire and the First Years of the Turkish Republic. Hutchinson, London et al. 1943, .Encyclopædia Britannica Online – Tarboosh., a été adopté par de nombreux groupes ethniques et religieux pendant les siècles suivants et notamment dans l'Empire ottoman du . Dans sa longue histoire, le fez a été porté par plusieurs peuples, dont les Grecs, les Turcs, les Arabes, les Bosniaques, les Albanais, les Berbères, les Arméniens, les Levantins et diverses populations de religion musulmane. De nos jours, il est de moins en moins porté.

Étymologie et dénominations Le mot fez provient du turc fes, terme qui provient probablement du nom de la ville de Fès au Maroc, lieu où ce couvre-chef était principalement fabriqué. Le mot tarbouche provient de l'arabe (ṭarbūš), terme dérivé des mots persans sar () signifiant « tête », et puš (), radical présent de (pušidan), « couvrir, porter », et signifie donc littéralement « couvre-tête ».

En turc il est appelé , en grec (fési), en syriaque (sarp̄ūšā), en hébreu (tarbūš), en amazigh (aṭrbuc), en kurde ou .

Au Maghreb, on l'appelle aussi tarbouche, terbush, chéchia medgidi ou chéchia stambouli en arabe maghrébinLe fez est appelé en arabe chéchia stambouli ou chéchia megidi en référence à l'Empire ottoman..

Formes Le fez peut avoir plusieurs formes. Il s'agit d'une coiffe en feutre sans bords, en forme de cône avec le dessus plat. Le modèle le plus ancien a une forme de bonnet, entouré par un long turban qui peut être blanc, rouge ou noir. Quand il est adopté à Constantinople, sa forme se modifie. Il devient plus arrondi et plus petit. À un moment, le turban disparaît, et le rouge devient la couleur la plus employée. Le fez tient sa nuance rouge caractéristique des baies rouge brillant du Cornouiller mâle (Cornus mas, kızılcık en turc).

Origines et histoire du fez dans l’Empire ottoman vignette|Mahmoud II après ses réformes de mode (c. 1830). vignette|Lithographie célébrant la révolution jeune-turque et représentant les sources d'inspiration du mouvement, Midhat Pacha, le prince Sabahaddin, Fuad Pacha et Namık Kemal, les chefs militaires Niyazi Bey et Enver Pacha, ainsi que le slogan « Liberté, égalité, fraternité » (hürriyet, müsavat, uhuvvet en turc, ελευθερία, ισότης, αδελφότης en grec). Les origines du fez ottoman, et conséquemment celles des couvre-chefs dérivés de lui : le tarbouche arabe et la chéchia, remontent à la Grèce antiqueEliakim Littell, Robert S. Littell, Making Of America Project (edd.) : The Living Age, Biblio Bazaar, Charleston/SC, .The Dalhousie Review Dalhousie University Press, Halifa, .New Outlook, , Israel Peace Research Society, Jewish-Arab Institute, Givat Haviva, Israel.. Le bonnet sans bord pharion, fait de velours ou de feutre, a été largement porté dans l'Empire romain d'Orient au Moyen ÂgeRichard Davey, The Sultan and His Subjects, Gorgias Press, (réimpression ; édition originale en deux volumes : Chapman and Hall, Londres 1897.).William Spencer, Political Evolution in the Middle East Lippincott, Philadelphia 1962, .. Les Ottomans ont adopté ce fez grec lors de la conquête de l'AnatolieIbrahim Kaya, Social Theory and Later Modernities : the Turkish experience, Liverpool University Press, Liverpool 2004, et 119..

Durant le règne du sultan ottoman Mahmoud II (1808–1839), la mode européenne a progressivement remplacé les vêtements traditionnels portés par les membres de la cour ottomane. Le changement a été rapidement suivi par la population et les domestiques les plus âgés, suivis par les membres de la classe dirigeante et les classes émancipées à travers tout l'Empire. Toutefois, alors que la mode des pantalons et des vestes européennes était progressivement adoptée, elle ne s'étendit pas aux couvre-chefs. En effet, le fez pourpre conique semi-rigide était entre-temps devenu une marque de fidélité au sultan pour ses sujets de toute obédience, et au calife qu'il était pour ses sujets musulmans, qui gardaient leur fez pendant la prière, ce qui n'eût pas été possible avec les chapeaux occidentaux à visière ou à larges bords.

Le fez aurait été proposé au sultan Mahmoud II par l'amiral Mehmed Husrev Pacha, gouverneur de l'Égypte ottomane et de diverses autres provinces, puis Capitan pacha de la marine ottomane pendant la guerre d'indépendance grecque. En 1827, il fut nommé commandant de la nouvelle armée ottomane (Asakir-i Mansure-i Muhammediyye, « Le soldat victorieux de Mahomet », autrement appelée Armée Mansoure), formée sur le modèle occidental, en 1827, qui remplaçait les janissairesAlexander Maxwell, Patriots Against Fashion. Clothing and Nationalism in Europe’s Age of Revolutions. Palgrave Macmillan, 2014, cap. The Fez as Minimal National Uniform.. Puis, en 1829, le sultan émit un firman qui indiquait que le fez dans sa forme modifiée ferait partie intégrante du costume de tous les dignitaires civils et religieuxHale Yilmaz, Becoming Turkish. Nationalist Reforms and Cultural Negotiations in Early Republican Turkey, 1923–1945. Syracuse University Press, New York 2013, .. Le fez, en remplaçant le turban musulman, agissait en fait comme moyen d'une nouvelle politique d'ottomanisme et, en dernier lieu, visait à l'homogénéisation des différentes populations de l'Empire ottomanMary Neuburger: The Orient Within. Muslim Minorities and the Negotiation of Nationhood in Modern Bulgaria. Cornell University Press, Ithaca et Londres 2004, .Erdem Kabadayı, Working from home : Division of labor among female workers of Feshane in late nineteenth-century Istanbul. In : Duygu Köksal et Anastasia Falierou (edd.), A Social History of Late Ottoman Women. New Perspectives, Brill, Leyde et Boston 2013, , ici .. La couleur rouge et le nom du fez ottoman moderne pourraient être liés à la ville éponyme du MarocIōanna Papantōniou, Greek Dress. From Ancient Times to the Early 20th Century. Commercial Bank of Greece, Athènes 2000, .Le fez est présenté comme une mode grecque des îles de la mer Égée, originellement apprise des corsaires barbaresques, dans Ruth Mandel, Cosmopolitan Anxieties: Turkish Challenges to Citizenship and Belonging in Germany. Duke University Press, Durham and London 2008, .Jusqu'à la fin du , la plupart des fez turcs étaient importés, le plus souvent de l'Austrie et de la Tunisie : Ebru Boyar et Kate Fleet, A Social History of Ottoman Istanbul. Cambridge University Press, Cambridge 2010, ..

vignette|Abdülmecid II portant un fez (1923).

Après la Première Guerre mondiale, lors de la création de la Turquie républicaine et laïque, Mustafa Kemal, dans son Plan pour un état moderne, laïque, turc (1925) voit le fez comme un symbole, d'origine grecque, de la monarchie, de la théocratie et du féodalismeMarvin E. Gettleman et Stuart Schaar (edd.), The Middle East and Islamic World Reader. An Historical Reader for the 21st Century. Grove Press, New York 1997, . :

Ainsi l'histoire se répète sous des traits variés ; le fez, introduit à peu près cent ans auparavant comme moyen de l'homogénéisation des populations ottomanes par la « Sublime Porte », était désormais rejeté comme dans une Turquie définitivement nationaliste et occidentalisée.

Le fez y est interdit par une loi du , les hommes turcs devant porter un chapeau à l'européenne.. Depuis lors, le fez ne fait plus partie de l'habillement des hommes turcs. Antoine de Saint-Exupéry évoque ce décret, ses motivations et ses effets dans son fameux ouvrage Le Petit Prince (1943) où il relate la découverte en 1909 de l'astéroïde B612 (d’où venait le « petit prince ») par un astronome turc que personne ne voulut croire en raison de son costume ottoman à fez, et qui ne fut pris au sérieux que dans les années 1920 lorsqu'il refit sa démonstration habillé et coiffé à l’européenneFrancesco Palla, Sylvie Duvernoy (illust.), Hubert Reeves (préface), Le Petit Prince et l’astronome turc, Z4 Éditions, 2022 - ..

Usage militaire du fez vignette|gauche|Soldats ottomans, portant le fez, dans la Guerre gréco-turque (1897).

Une variante du fez a été utilisée par l'armée turque entre les . Il était alors constitué d'une calotte en métal autour de laquelle était fixée une cotte de mailles destinée à protéger le cou et le haut des épaules. Le fez, probablement rembourré, dépassait de la calotte de 2,5 à , et servait de protection contre les projectiles. Il pouvait également être entouré d'un turban. Le fez rouge avec un gland bleu était la coiffure de l'armée turque depuis les années 1840 jusqu'à l'introduction en 1910 de l'uniforme kaki et du casque sans visière. Les seules exceptions notables étaient la cavalerie et l'artillerie, dont les soldats portaient des chapeaux en peau d'agneau ornés de tissu coloré, et les régiments albanais qui arboraient un fez blanc. Pendant la Première Guerre mondiale, le fez est porté par les unités de réserve de la marine et parfois par les soldats en permission.

vignette|Othon , roi de Grèce, dans l'habit des Evzones, avec un pharion sur la tête (c. 1835).

Les régiments de l'armée grecque dit Evzones (infanterie légère) avaient leur propre version du fez, le pharion byzantin, de 1837 à la Seconde Guerre mondiale. De nos jours, il fait partie de l'uniforme de parade de la garde présidentielle à Athènes.

Dans le cours du , le fez est largement employé comme uniforme des soldats recrutés localement dans les colonies. Les troupes françaises d'Afrique du Nord, créés à la suite de la conquête de l'Algérie en 1831, portaient un couvre-chef similaire mais non rigide : la chéchia, coiffure traditionnelle des troupes d’Afrique. En tissu de laine cardée feutré de couleur cramoisie, tirant sur le pourpre, elle fut caractéristique des zouaves (troupe formée initialement de soldats kabyles, mais exclusivement européenne en 1842) comme des tirailleurs algériens et tunisiens, des Chasseurs d'Afrique (majoritairement européens) comme des spahis algériens et tunisiens et enfin des corps de troupe d'artillerie indigène.

vignette|gauche|Soldat zouave pendant la guerre de Crimée (1853–56), par Aleksander Raczyński.

Pendant la domination britannique sur l'Inde (1858–1947), deux régiments indiens, recrutés parmi les populations musulmanes, portaient des fez (bien que le turban soit très répandu parmi les cipayes et les sowars, aussi bien hindous que musulmans). Les King's African Rifles anglais (recrutés depuis 1902 en Afrique orientale britannique) avaient des fez rayés rouges et noirs, alors que la Royal West African Frontier Force en avait des plus petits, rouges. L'armée égyptienne avait le modèle classique turc jusqu'en 1950. Le régiment des Caraïbes de l'armée britannique portait le fez comme un élément intégrant de son uniforme jusqu'à ce que l'unité soit dissoute en 1928. La tradition s'est maintenue dans le régiment de la Barbade, avec un turban blanc enroulé autour de la base.