Esma Redžepova-TeodosievskaNom de femme mariée qu'elle utilise officiellement : (en , prononcé ), née le à Skopje et morte dans la même ville le , est une chanteuse rom, de nationalité yougoslave puis macédonienne, connue pour son engagement humanitaire et pour avoir représenté la Macédoine au Concours Eurovision de la chanson 2013. Elle est souvent qualifiée de « reine de la musique tsigane », un titre qui lui a été donné pour la première fois lors d'un festival en Inde en 1976.

Esma Redžepova est révélée par un radio-crochet dans les années 1950, alors qu'elle est adolescente. Sa carrière s'est poursuivie sur six décennies, et son répertoire comprend des centaines de chansons. Son succès est intimement lié à son mariage avec Stevo Teodosievski, compositeur et directeur d'un ensemble folklorique, l'Ansambl Teodosievski. Jusqu'à sa mort survenue en 1997, il a totalement géré la carrière de la chanteuse et il a écrit et composé bon nombre de ses chansons.

Le style d'Esma Redžepova est directement inspiré par la musique rom des Balkans ainsi que par la musique macédonienne traditionnelle, mais elle a aussi exploré des styles plus modernes tels que la musique pop. Esma Redžepova a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à la musique rom. Elle a par exemple été un des premiers artistes à chanter en langue romani à la radio et à la télévision.

Connue pour sa voix puissante et chargée d'émotion, Esma Redžepova figurait en 2010 parmi les « 50 grandes voix » de la National Public Radio américaine. Cette sélection avait pour but de regrouper cinquante chanteurs à l'envergure internationale ayant laissé une marque dans l'histoire de la musique.

La chanteuse a adopté quarante-sept enfants roms afin de les sortir de la pauvreté et a donné de nombreux concerts caritatifs. Ses efforts humanitaires ont été récompensés à plusieurs reprises. Connue pour ses engagements en faveur du pacifisme, des droits des minorités et des femmes, Esma Redžepova participe aussi à la vie politique de sa ville, Skopje, dont elle est conseillère municipale.

Biographie Enfance Esma Redžepova est née le à Skopje, 20 rue Ivo Lola Ribar. La ville est alors occupée par le royaume de Bulgarie, allié de l'Allemagne nazie, mais elle est libérée l'année suivante. Esma est l'avant-dernière d'une fratrie de six enfants. Son grand-père paternel était un Rom catholique, sa grand-mère paternelle une Juive irakienne, et sa mère était une Rom musulmane originaire d'un village près de SkopjeDamin Gambit TV Show, HRT, avril 2014.

Le père d'Esma, qui avait perdu une jambe lors d'un bombardement allemand en 1941, était tantôt livreur, cireur de chaussures ou employé de cirque. Il chantait et jouait du tambour et se produisait parfois lors de mariages. Certains de ses enfants l'accompagnaient parfois. La mère d'Esma était couturière.

À neuf ans, Esma Redžepova est inscrite dans une organisation rom locale par un de ses frères. Elle y apprend rapidement à chanter selon des rythmes compliqués. Sa mère encourage ses talents musicaux et Esma et son frère rejoignent le groupe de folklore de leur école. Ses parents souhaitent que tous leurs enfants finissent au moins l'école primaire, mais ils ont aussi des valeurs très traditionnelles et attendent d'Esma qu'elle se marie adolescente pour devenir femme au foyer. Elle a toutefois un caractère émancipé et s'habille de robes à la mode plutôt que du dimije traditionnel.

Révélation et formation thumb|Stevo Teodosievski, imprésario et mari d'Esma Redžepova. En 1956, le directeur d'école d'Esma Redžepova l'encourage à participer à un radio-crochet inter-écoles de Radio Skopje. Elle s'y rend sans avertir ses parents, qui ne veulent pas qu'elle suive les traces de sa sœur aînée qui a commencé à se produire dans les cafés à . Une telle carrière est alors considérée comme honteuse par les Roms, surtout pour une fille non mariée.

Esma choisit A bre babi sokerdžan, une chanson rom traditionnelle de Macédoine. C'est la première fois qu'une chanson en romani est diffusée par la station. Esma remporte le concours, battant 57 autres écoles, et remporte 9000 dinars. Quand ses parents apprennent qu'elle est passée à la radio, ils sont très fâchés et réticents à la voir poursuivre une carrière musicale. À l'époque, les chanteurs roms ne peuvent pas espérer plus que se produire dans des cafés et restaurants.

Stevo Teodosievski, un musicien non-rom, est impressionné par la performance d'Esma et souhaite qu'elle intègre son groupe. Teodosievski est un autodidacte originaire d'un milieu modeste, mais il connaît alors un certain succès avec son ensemble folklorique, l'Ansambl Teodosievski. Il collabore avec Radio Skopje et il est membre de la Ligue communiste de Macédoine, l'adhésion étant alors presque obligatoire pour faire carrière dans les instances culturelles.

Teodosievski fait donc partie de l'élite culturelle locale, et c'est aussi un visionnaire car il pense que la musique rom peut devenir populaire et estimée auprès du public non-rom. Dans la Yougoslavie des années 1950, la musique rom n'est pas considérée comme convenable pour la radio et la télévision et le racisme anti-rom est très fort. Les Roms eux-mêmes n'ont pas une bonne image de leurs propres chanteurs, surtout des femmes. Avant Esma, les artistes roms ne chantent jamais en romani et cachent leurs origines. Stevo Teodosievski se heurte lui-même à l'hostilité des médias en promouvant ce type de musique. Il sait cependant qu'Esma Redžepova peut l'aider dans son travail de valorisation et qu'elle peut devenir l'une des plus grandes artistes du pays. Il convainc ses parents de la laisser rejoindre son ensemble et il leur promet qu'elle ne jouera que sur des scènes respectables.

Lors de leur rencontre à Skopje, Stevo Teodosievski n'est pas totalement satisfait par la voix d'Esma. Il la fait travailler pendant de longues heures puis l'envoie à l'Académie de musique de Belgrade, en République socialiste de Serbie. Elle y reste deux ans.

Années yougoslaves Une fois sa formation à Belgrade achevée, Esma Redžepova rejoint définitivement l'Ansambl Teodosievski et participe aux tournées. En 1961, le groupe part pour Zagreb en République socialiste de Croatie pour enregistrer le premier disque d'Esma. Il est publié par Jugoton, l'un des grands labels yougoslaves, et comprend A bre babi sokerdžan ainsi que Čaje Šukarije, une chanson qu'Esma a composée elle-même. Ce titre en romani devient rapidement un grand succès dans toute la Yougoslavie.

Les années 1960 et 1970 sont très prolifiques pour Esma Redžepova et Stevo Teodosievski. Ils enregistrent de nombreux albums et EPs et participent à des émissions de télévision. La plupart des chansons de la chanteuse sont alors des chants traditionnels roms ou des créations directement inspirées par la musique rom. Certaines compositions sont toutefois inspirées par la musique occidentale. Ainsi, Makedo reprend le cha-cha-cha, Kod Kodak montre une forte influence pop et Pesma Šeher Sarajevu utilise des orgues psychédéliques. Esma Redžepova reprend aussi des chansons traditionnelles macédoniennes sans rapport avec la culture rom, souvent interprétées en duos avec de grands chanteurs macédoniens. Parmi ces chansons, il y a par exemple Blagujno Dejče, Biljana platno beleše et Zašto si me majko rodila.

Dans la Yougoslavie de Tito, les Roms sont officiellement reconnus en tant que minorité nationale et, à ce titre, ils ont des droits linguistiques et culturels. Esma Redžepova demeure néanmoins l'une des rares figures roms à s'imposer dans le paysage culturel yougoslave. Un seul autre artiste, Šaban Bajramović, de Serbie, parvient à recevoir une célébrité durable et la reconnaissance d'un large public.

Malgré son succès, Esma Redžepova est la cible du racisme et des rumeurs. Les Roms de Skopje pensent qu'elle déshonore la communauté et ils sont très critiques de sa relation avec Stevo Teodosievski, qui n'est pas rom. Alors que les mariages mixtes entre Macédoniens et Roms sont inimaginables et désapprouvés par les deux communautés, Esma et Stevo ne sont même pas mariés et parcourent ensemble toute la Yougoslavie. Le train de vie d'Esma est très libre pour une jeune fille rom : elle travaille avec des hommes, dort à l'hôtel et se produit sur scène. Stevo fait aussi face à des pressions de la part de la Ligue communiste de Macédoine et de Radio Skopje qui tolèrent mal qu'il travaille avec des Roms. Pour échapper à l'atmosphère pesante et provinciale de Skopje, Esma et Stevo s'installent à Belgrade au début des années 1960. Ils s'y marient en 1968. Même à Belgrade, les préjugés racistes continuent de jouer un rôle dans la vie et la carrière d'Esma. Les médias lui collent les stéréotypes associées aux femmes roms et elle est représentée comme étant gaie, insouciante, parfois colérique et génétiquement douée pour la musique. Les journalistes font aussi des commentaires récurrents sur sa peau sombre. Stevo Teodosievski emploie certains stéréotypes positifs dans un souci de promotion, mais uniquement s'ils donnent de sa femme une image de bon goût.

À la fin des années 1960, Esma et Stevo fondent leur propre école de musique dans laquelle ils instruisent des jeunes garçons de milieu défavorisé, surtout des Roms. La plupart sont ensuite embauchés par l'Ansambl Teodosievski et certains deviennent célèbres. 48 enfants au total sont passés par cette école. Grâce à cette école et en encourageant d'autres artistes roms, le couple s'est construit un cercle musical, comprenant notamment les chanteurs Muharem Serbezovski, Usnija Jašarova et Enver Rasimov, et le clarinettiste Medo Čun.

La Yougoslavie, État socialiste mais membre du mouvement des non-alignés et ouvert sur l'Occident, a une scène musicale aux influences très internationales. Cela se ressent dans le style des chansons d'Esma Redžepova, mais aussi dans les langues qu'elle utilise. Certaines de ses chansons sont écrites en grec, en turc, en hébreu ou en hindi. L'Inde a d'ailleurs joué un rôle clé dans l'affirmation de la culture rom en Yougoslavie. Également non-aligné, ce pays était allié de Tito et celui-ci s'est servi de l'histoire rom pour se rapprocher de Nehru, les Roms étant originaires de cette partie du monde. Ce faisant, Tito a beaucoup contribué à mettre en valeur la culture rom. A sa connaissance des chants traditionnels tsiganes, Esma ajouta donc l’influence des cantatrices de Bollywood, en tête les sœurs Lata Mangeshkar et Asha Bhosle. Le pays faisait en effet une grosse consommation des superproductions chantantes et dansantes produites à Bombay, pour des raisons autant esthétiques que géopolitiques : les films américains ne traversaient pas le rideau de fer, et la production soviétique était boycottée pour cause de brouille avec Moscou. Esma et Stevo ont eux-mêmes visité l'Inde à trois reprises, en 1969, 1976 et 1983. En 1976, ils ont été proclamés « roi et reine de la musique rom » lors du premier festival rom du monde, tenu à Chandigarh. En 1983, Esma a chanté devant Indira Gandhi. La carrière internationale d'Esma avait commencé dès 1961, année de la sortie de son premier disque, avec une visite à Berlin. Elle s'est ensuite produite à l'Olympia de Paris en 1962. Elle est d'ailleurs la première Yougoslave à monter sur cette scène. Esma Redžepova a aussi fait des tournées aux États-Unis, en Union soviétique, au Mexique, en Australie ou encore au Canada, et elle a fait des récitals pour Tito, le Chah d'Iran et Muammar Kaddafi.

Après l'indépendance de la Macédoine La carrière d'Esma Redžepova s'était ralentie dans les années 1980 et elle et son mari s'étaient réinstallés à Skopje en 1989. Après son indépendance en 1991, la république de Macédoine connaît des temps difficiles à cause de problèmes économiques et géopolitiques, la situation est peu propice à la vie culturelle. Stevo Teodosievski meurt en 1997 à . Esma Redžepova fait pourtant une série de concerts caritatifs aux États-Unis l'année suivante.