vignette|Anciennes colonies grecques du nord de la mer Noire.

La Crimée, située sur la côte nord de la mer Noire, a une histoire propre documentée depuis plusieurs millénaires. Sa géographie a conditionné une histoire différente au nord de la péninsule, plat, au climat continental rude et relié par voie de terre (isthme de Perekop) à la steppe pontique, et au sud, montagneux, au climat pontique doux, et relié par la mer à l'Anatolie, au monde égéen mais aussi aux fleuves russes et à la mer d'Azov.

Son territoire a été habité par de nombreux peuples au cours de son histoire. Au nord se sont succédé les peuples des steppes : Cimmériens, Scythes, Sarmates, Roxolans, Goths, Alains, Huns (s), Bulgares (s), Khazars (s), Petchénègues (s), Coumans dits « Polovtses » (s), Mongols de la Horde d'or (s) et Tatars ().

Au sud se sont établis, venus par la mer, les Grecs antiques, Romains, Grecs byzantins devenus pontiques, Russiens, Arméniens dits « Tcherkessogaïs », Juifs karaïmes ou Krymtchaks, Vénitiens, Génois et Turcs ottomans.

Plus récemment la Crimée a appartenu aux Russes impériaux, aux Soviétiques, puis aux Ukrainiens.

Dénomination Il est possible, mais non prouvé, que le nom de la péninsule vienne des Cimmériens antiques (Kimmerioi en grec, c'est-à-dire « habitants des marges », Kymè en grec)Christel Müller, D'Olbia à Tanaïs : territoires et réseaux d'échanges dans la mer Noire septentrionale aux époques classique et hellénistique, Paris, 2010.. Mais les anciens Grecs l'appelaient « Chersonnèse taurique » (plus tard Tauride) d'après le nom de la tribu scythe des TauresG. Kochelenko et V. Kouznetsov, « La colonisation grecque du Bosphore Cimmérien », dans Pierre Lévêque et Otar Lordkipanidzé (dir.), Le Pont-Euxin vu par les Grecs, Presses universitaires de Franche-Comté 1990, .. Pour les linguistes spécialistes des langues turciques et pour les Tatars de Crimée, la péninsule tire son nom de la ville de (aujourd'hui Staryï Krym) signifiant « ma colline » (de « colline », et « ma »)Andriy Baïtsar, Крим : Нариси історичної, природничої і суспільної географії (« Crimée : essais de géographie historique, naturelle et sociale »), éd. Ivan Franko, Lviv 2007..

Après l'annexion de la Crimée par Catherine II de Russie en 1783, les autorités russes ont tenté de faire revivre l'ancien nom de « Tauride » en appelant ainsi le gouvernement englobant la Crimée, mais « Crimée » est resté le nom commun de la péninsule.

Préhistoire vignette|Résultats de fouilles effectuées dans une grotte à Buran-Kaya : fragments d'os et d'outils. Les preuves archéologiques de la présence humaine en Crimée remontent au Paléolithique moyen. Les restes de Néandertal trouvés dans la grotte de Kıyık-Koba ont été datés d'environ 80 000 ans avant le présent (AP). Des occupations par les Néandertaliens tardifs ont également été découvertes à Staroselo (environ 46 000 AP) et à Buran-Kaya III (environ 30 000 AP).

Les archéologues ont trouvé certains des plus anciens restes humains anatomiquement modernes d'Europe dans les grottes de Buran-Kaya (Bourane Kaya) dans les montagnes de Crimée à l'est de Simferopol. Les fossiles ont environ 32 000 ans et leurs artefacts sont liés à la culture gravettienne. Au cours du dernier maximum glaciaire, la côte nord de la mer Noire en général dont la Crimée qui n'était pas encore une presqu'île, fut un refuge important à partir duquel l'Europe centrale et du nord fut repeuplée à nouveau après la fin de la glaciation de Würm. Le niveau de la mer remonta alors, la mer d'Azov et les limans se formèrent, et la Crimée devint une presqu'île : la densité d'occupation du site par l'homme était relativement élevée et a augmenté dès environ 16 000 ans AP.

Le début du néolithique en Crimée n'est pas associé à l'agriculture, mais à la production de poterie, à l'évolution des techniques de fabrication d'outils en silex et à la domestication locale des porcs. La plus ancienne preuve de blé domestiqué dans la péninsule de Crimée provient du site chalcolithique d'Ardış-Burun (Ardych-Bouroun), datant du milieu du IVe millénaire avant notre ère.

Au millénaire avant notre ère, en Crimée a prospéré l'une des civilisations pontiques : la culture Yamna, dite « des tombes en fosse », supposée correspondre à une phase tardive de la culture indo-européenne dans l'hypothèse kourgane.

Antiquité

vignette|La colonie grecque de Chersonèse, l'une des Sept merveilles d'Ukraine (près de Sébastopol). vignette|Fouilles dans la ville antique de Chersonèse, Crimée.

Les premiers habitants de la future Crimée dont on connaisse le nom sont les Cimmériens. Au , la plupart des Cimmériens migrent vers l'Anatolie et les Balkans, sous la poussée d'autres Indo-Européens : les Scythes (ou Saces). Quelques groupes de Cimmériens se réfugient néanmoins dans les montagnes, où ils subsistent sous le nom de Taures (en , « peuple du taureau »Iaroslav Lebedynsky, La Crimée, des Taures aux Tatars, L'Harmattan, 2014 (pp.17-19).).

Sur les côtes, les Grecs (surtout Ioniens, principalement des Milésiens) fondent des colonies, dont Théodosie (au sud-est) par des colons venus de Milet en Ionie et Chersonèse, une des « Merveilles d'Ukraine » (au sud-ouest, près de l'actuelle Sébastopol), fondée par des colons venus d’Héraclée du Pont (). Les Tauriens d'origine cimmérienne/criméenne perdurent jusqu'à la fin du avec le roi . Peu à peu, la Crimée est intégrée au monde grec. Elle est désormais dénommée « Chersonèse Taurique » (c'est-à-dire « presqu'île des Tauriens ») et communément appelée « Tauride ».

La péninsule criméenne restera hellénistique durant dix-sept siècles. Elle passe successivement sous la suzeraineté du royaume gréco-scythique du Bosphore, puis à celle du royaume du Pont, ces deux royaumes étant centrés sur le détroit de Kertch (Est de la Crimée).

Vers , , roi du Pont, s'empare de la Crimée, appelé par les Grecs de la région que menacent les Scythes. Mais en , il est vaincu définitivement par Pompée, sur l'Euphrate. Et il doit se réfugier en Crimée, dans sa ville de Panticapée. Après sa mort, la région passe progressivement sous influence romaine tout en restant culturellement grecque.

Antiquité tardive et début du Moyen Âge

La moitié sud de la Crimée reste longtemps gréco-romaine. Le reste de la péninsule est occupé par les Goths et les Alains (). Theodoros, ancienne forteresse située au sud-ouest de la Crimée (à à l'est de Sébastopol), fut peut-être fondée par ces Goths et Alains. La population des Goths de Crimée subsiste plusieurs siècles, avec sa propre langue, le gotique de Crimée, mais Goths et Alains (ici dénommés Iasses, et proches des actuels Ossètes) sont progressivement hellénisés, adoptant la langue grecque et la religion chrétienne orthodoxe. Au début du , l'Empire byzantin organise le Sud de la Crimée en un « thème » (province civile et militaire) : le thème de Cherson. En 1204, lorsque Constantinople, capitale byzantine, tombe entre les mains des croisés occidentaux, les Vénitiens s'emparent des ports de Cembalo, Caulita, Lousta, Soldaïa et Caffa (Théodosie) tandis que le thème lui-même échoit à l'empire grec de Trébizonde.

Dans la moitié nord de la péninsule, divers autres peuples se succèdent : les Huns (376), les Bulgares (), les Khazars (), les Russes kiéviens (s), les Petchénègues (1016), les Coumans ou Kiptchaks (1050) ou Polovtses (1171), les Tatars et aussi les Mongols (1237).

En 1235, l'empire grec de Trébizonde reprend les ports criméens aux Vénitiens, pour les concéder au aux Génois. En ce , il faut aussi mentionner une présence d'Arméniens tcherkessogaïs dans la péninsule Claude Mutafian et Éric Van Lauwe, Atlas historique de l'Arménie, Autrement, coll. « Atlas / Mémoires », 2005 , .. En témoigne la présence de nombreuses églises et monastères arméniens comme le monastère de la Sainte-Croix de Sourkhat.

En 1362, l'Empire byzantin récupère le thème de Théodoros avec Doros pour capitale. Le basileus le confie à l'un de ses parents, le thémarque Demetrios Paleologue Gavras. Les descendants de celui-ci en font un État grec orthodoxe quasi indépendant.

Cet État byzantin, appelé principauté de Théodoros, disparaît vingt-deux ans après la chute de Constantinople (1453) et quatorze ans après celle de Trébizonde (1461), sous les coups des conquérants Turcs ottomans, alliés aux Tatars. Le thémarque Alexandre de Théodoros meurt au combat en décembre 1475 et l'ancien thème devient une province ottomane. Dans la nouvelle province turque, Arméniens et Grecs pontiques sont désormais une minorité de dhimmis. Il n'y aura plus d'autres chrétiens en Crimée jusqu'à l'arrivée des Russes en 1774. Le nord de la péninsule fait désormais partie du khanat de Crimée.

Khanat de Crimée

vignette|La Crimée représentée sur une carte de l'amiral turc Piri Reis, vers 1520. vignette|Le khanat de Crimée vers 1600.

Le khanat des Tatars Nogaïs était initialement indépendant et de religion tengriste et chamaniste. Depuis des siècles, la horde Nogaï vivait en partie de raids de pillage en Pologne, Moldavie et Russie, et du commerce des captifs. Mais les rois chrétiens, les voïvodes et les tsars de ces pays se renforcent et en 1475, le khanat de Crimée se place sous la protection de l'Empire ottoman, payant pour cela un tribut, devenant progressivement un État allié, vassal et musulman qui perdure jusqu'en 1783.

En 1498, les empires turco-mongols (Tatars de Crimée et Ottomans) affrontèrent militairement les Polonais et les Moldaves. En 1511, le khanat aida le futur sultan ottoman Sélim à obtenir le poste de gouverneur de la province d'Özi, à l'ouest de la mer Noire, dont les habitants tatars, au nord des bouches du Danube, vivaient en autonomie dans les marches militaires (rayas) du Boudjak et du Yedisan.

En 1569, le khanat de Crimée attaqua Astrakhan, qui était passé sous contrôle russe. Deux ans plus tard, en 1571, les Tatars, sous les ordres du khan Giray, lancèrent un raid contre Moscou, faisant environ emmenés en esclavage.

En 1578, le khanat aida l'Empire ottoman dans leur guerre contre les Perses.Durant le , craignant que les Grecs pontiques et les Arméniens tcherkessogaïs ne soutiennent les Russes, le khanat de Crimée en expulsa des milliers vers les marges méridionales de la Russie.

Empire russe

vignette|Feux d'artifice célébrant la visite de de Russie en 1787.

vignette|Sébastopol, fondée en 1783, est devenue le principal port de la Crimée (photo vers 1905).

Le khanat de Crimée est attaqué par l'Empire russe au . Au cours des campagnes d'Azov, le tsar Pierre le Grand attaque la ville d'Azaq (l'actuelle Azov). Après un premier siège infructueux en 1695, il finit par s'en emparer en 1696. À l'issue de la guerre russo-turque de 1768-1774, les Tatars de Crimée, jusque-là vassaux de l'Empire ottoman, deviennent théoriquement indépendants par le traité de Koutchouk-Kaïnardji. Mais en pratique le khan passe sous protectorat russe, et, contesté par la population, dépend du soutien russe. Suite à la signature du traité, les Russes imposent l'expulsion de 30 000 Grecs et Arméniens du Khanat de Crimée. Cette expulsion répondait à un double objectif : affaiblir le Khanat et peupler le littoral de la mer d'Azov, une partie des Grecs fondèrent Marioupol tandis que les Arméniens colonisèrent le cours inférieur du Don.

Après plusieurs années de désordres, l'impératrice procède à l'annexion du Khanat en 1783, entérinée à l'issue d'un nouveau conflit entre la Russie et l'Empire ottoman (1787-1792) par le traité d'Iași.