Friedrich Wilhelm Christian Karl Ferdinand Freiherr von Humboldt, plus connu sous le nom Wilhelm von Humboldt (en français, Guillaume de Humboldt), né à Potsdam le et mort à Tegel le , est un philosophe, linguiste et haut fonctionnaire prussien. Il fut à l'initiative et participa à la fondation de l'université de Berlin, dans le cadre de son projet de réforme libérale de l'éducation allemande et européenne.
Par ses contributions à la philosophie du langage, il est un pionnier des sciences de l'éducation. Il fut l'architecte principal du système prussien d'éducation, qui a inspiré les systèmes d'éducation de pays comme les États-Unis ou le Japon.
Biographie Jeunesse Né le à Potsdam, Wilhelm von Humboldt est le fils du chambellan et major général prussien (1720-1779) et de Marie-Elisabeth von Humboldt. Sa mère organise son instruction en faisant appel à de nombreux professeurs. Son éducation et celle de son frère cadet Alexandre, sont confiées à Joachim Heinrich Campe, représentant du philanthropisme allemand, puis à de 1777 à 1788.
Son père décède en 1779.
Études Il étudie les sciences, le grec et le français, reçoit une initiation à la philosophie et à l'administration. Il reste un semestre à l'université brandebourgeoise de Francfort, puis, durant trois semestres, étudie la philologie et les sciences à l'université de Göttingen avec Georg Christoph Lichtenberg.
Voyageur et haut fonctionnaire En , Wilhelm von Humboldt entre au service de l'État prussien comme conseiller référendaire à la Cour d'appel de Berlin. Il quitte ce poste au bout d'un an.
Après la prise de la Bastille, en , il part pour Paris, avec J.H. Campe. De 1797 à 1799, Humboldt vit à Paris. Il voyage ensuite en Espagne et au Pays basque.
À partir de 1802, Humboldt est diplomate (ministre prussien plénipotentiaire) à Rome, puis ambassadeur à Vienne (1812) ; il participe au congrès de Prague en 1813. Représentant la Prusse, avec Hardenberg, au congrès de Vienne, il défend une ligne dure contre la France vaincue. Avec Heinrich Friedrich Karl vom Stein, il a une influence déterminante au sein du gouvernement jusqu'en 1819. Il se met ensuite en retrait, opposé aux idées réactionnaires qui prédominent.
Ministre prussien de l'Éducation en 1809-1810, il réforme le système scolaire. D'accord avec les idées de Johann Heinrich Pestalozzi, il envoie les professeurs prussiens étudier ses méthodes en Suisse.
En 1810, il fonde à Berlin, lAlma Mater Berolinensis, université qui porte son nom.
Entre 1817 et 1818, il est envoyé de Prusse à Londres comme diplomate.
Dernières années À partir de 1819, il se consacre à l'étude du langage. Il devient l'objet des moqueries de Chateaubriand.
Il est élu associé étranger de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1825.
Il meurt le , à 67 ans, au château de Tegel (), possession de la famille Humboldt depuis la fin du .
Œuvre En philosophie vignette|Schiller, Wilhelm et Alexander von Humboldt et Goethe à Iéna (vers 1797). Humboldt rejette toute philosophie systématique. Il s'intéresse à des domaines variés, de la sexualité à l'histoire, en passant par la religion.
Sans avoir connu Emmanuel Kant ou le Berlinois Moses Mendelssohn, doyens de la philosophie allemande, Humboldt les cite comme des influences majeures de son parcours intellectuel. La Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant inspire sa pensée grammaticale, la deuxième et la troisième Critique son anthropologie et son esthétique. Humboldt est l'ami de Goethe et de Friedrich von Schiller : ils lui inspirent ses réflexions esthétiques.
En 1791-1792, il écrit son ouvrage À propos des limites de l'action de l'État, un plaidoyer en faveur des libertés des Lumières. Il prend la défense des libertés fondamentales : elles ne doivent être attribuées qu'après un examen minutieux de la situation de l'Homme et de son degré de maturité. Il esquisse les critères à respecter pour faire coïncider théorie et réalité de la nature humaine. Il ne donne pas de réponse à la question : comment élaborer une constitution « idéale », adéquate au développement optimal de l'homme. Cet ouvrage ne sera publié qu'en 1850 (après sa mort).
Humboldt influence l'essai À propos de la Liberté de John Stuart Mill : grâce à ce livre, ses idées pénètrent le monde britannique.
Humboldt est l'inventeur de concepts qui relèvent de thèmes appartenant aux domaines des sciences humaines . Cela le conduit à négliger sa pensée propre . Il a parfois été perçu comme un simple précurseur de la pensée contemporaine (Martin Heidegger, Jürgen Habermas, Ernst Cassirer, Eric WeilJean Quillien, L'Anthropologie philosophique de G. de Humboldt, Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires de Lille, 1991, : « la Logique de la philosophie d'E. Weil est, après la tentative non réussie de Cassirer, un achèvement - provisoire - de ce dont Humboldt est l'origine la plus directe. » ou encore Noam Chomsky .
En 2006, Alexis Philonenko a rapproché Humboldt de Bergson. Pour lui, Humboldt serait resté prisonnier, contrairement à Bergson, de la scolastique et d'Aristote. Il faut noter la dimension libérale de sa pensée politique et de sa philosophie de l'histoire. .
Pédagogie
En tant que ministre prussien de l'éducation, il supervise le système des « Technische Hochschulen » et des « Gymnasien ».
Ses Plans de réforme de l'école prussienne sont publiés après sa mort, conjointement à un fragment de son traité sur la Théorie humaine de l'éducation, écrit aux alentours de 1793. Humboldt y affirmeGS. I . (c'est-à-dire : Écrits collectés) : , Berlin 1903-36. :
Il insiste sur le fait queGS. VII, .
En d'autres termes : l'individu n'a pas seulement le droit, mais le devoir de participer au développement du monde qui l'entoure.
Dans sa Théorie de l'éducation humaine il examine les . La vérité et la vertu de l'éducation doivent être propagées de façon que le concept d'humanité se concrétise de manière ample et digne chez chaque individuGS.I .. Pour autant, cela doit être entrepris par chaque individu qui doit GS. II ..
Son idéal d'éducation est fortement imprégné de considérations sociales. Il n'a jamais cru que . Il note dans son JournalGS. XIV . en 1789 : La création de l'université de Berlin concrétise sa vision en matière de recherche et de pédagogie ; elle explique pourquoi il est nécessaire de confronter les disciplines pour faire avancer le savoir sans préjugés. L'Université ne reflète pas un système philosophique, elle est fondée sur la libre recherche et la collaboration entre étudiants et professeursVoir sur ce point le mémoire de W. von Humboldt : Sur l'organisation interne et externe des établissements d'enseignement à Berlin..
Linguistique
Lucien Tesnière considérait Humboldt comme « un linguiste de grande classe, aux intuitions de génie »(Éléments de syntaxe structurale, livre A, )..
Une Introduction à la pensée du langage de Humboldt est accessible en ligne The Jurgen Trabant Wilhelm Von Humboldt grâce à une série d'interventions de Jurgen Trabant dans le cadre du Rouen Ethnolinguistics Project. Ces interventions présentent un regard analytique et synthétique sur les questions centrales dans la pensée de Humboldt (ethnolinguistique, vision du monde, Bildung, conceptualisation, et traduction).
De 1797 à 1799, Humboldt vit à Paris : il mesure le fossé entre la philosophie kantienne et la philosophie française des Idéologues. Les Idéologues pensaient bien la différence des langues, mais dans un contexte mental trop empiriste ou sensualiste.
À la fin de son séjour parisien, il voyage en Espagne et au Pays basque. Il découvre la langue et la culture basques. Il va mettre en place, avec cent cinquante ans d'avance, les principes de la description linguistique moderne : l'étude des langues en synchronie, l'étude descriptive et non prescriptive, l'importance du corpus et des informateurs ainsi que l'importance de catégories grammaticales, décrivant précisément les phénomènes propres à la langue étudiée. Cela le conduit à rejeter la pertinence des catégories de la grammaire latine pour une langue comme le basque. Entre 1827 et 1829, il tente de repenser dans toute sa généralité la grammaire universelle.
L'importance de la culture Malgré sa carrière au service de l'État, Humboldt considèrera toute sa vie que la culture de soi, la Bildung, est essentielle, plus que le service de l'État. L'individu n'est pas réductible à son rôle dans l'histoire. Ce libéralisme singulier, rien moins qu'économique, conduit Humboldt à s'intéresser à la philosophie politique, à l'esthétique, à la philosophie de l'histoire, mais également à la religion, dans une perspective moins chrétienne que platonicienne, voire hindoue (commentaire de la Bhagavad Gita). La puissance créatrice, qui constitue le fond de l'univers culturel et anthropologique, se manifeste aussi bien dans les réalités individuelles que collectives.
Héritage La multiplicité des langues et les universaux du langage
Parmi tous ses travaux, deux se distinguent : sa philosophie de la langue sera mise en avant par Ernst Cassirer dans sa philosophie des formes symboliques. Et ce que l'on a appelé « l'hypothèse humboldtienne » sera rejointe plus tard par « l'hypothèse Sapir-Whorf ». Elle veut que les catégories de la langue parlée prédéterminent nos catégories de pensée ; chaque langue renfermerait une vision du monde irréductible.
C'est négliger l'intérêt d'Humboldt pour la dimension universelle du langage . Dans la langue seulement, la pensée peut prendre conscience d'elle-même, passer du mouvement informe à des catégories définies. La phrase constitue une synthèse de la sensibilité et de la catégorie de pensée. Le mot confère à la pensée l'objectivité, sans pourtant se séparer des forces de la subjectivité, puisque le mot n'existe que dans la mesure où il est compris. Celui qui répète mes paroles leur confère une objectivité accrue. Le circuit qui conduit de la phonation à l'audition doit être rapproché de cette dialectique, constituée par l'objectivation de la pensée dans l'expression et par la reprise de l'énoncé dans la subjectivité (Introduction à l'œuvre sur le kavi).
Sa typologie des langues est mise en avant, mais Humboldt ne perd jamais de vue la recherche des universaux de langage. Il se sert de la catégorisation en langues à flexion (sanscrit, grec, latin, russe, allemand), langues agglutinantes (basque, turc, finnois, hongrois), langues polysynthétiques (nahuatl) et langues isolantes (chinois). À propos du chinois, après avoir défendu la thèse qu'il s'agissait d'une langue sans formalité propre, il fut amené par le sinologue français Abel-Rémusat à réviser sa position.
Le concept de forme de la langue correspond à un effort pour penser la langue comme une réalité autonome, par-delà la multiplicité des formes lexicales et grammaticales. La langue n'est pas seulement le reflet de la psychologie nationale, encore moins un arsenal de formes dont se serviraient les locuteurs. Son style et sa créativité propre doivent être reconnus, même si les notions de caractère, ou encore de forme interne de la langue, sont souvent mal comprises. (Référence : H. Dilberman, « W. von Humboldt et l'invention de la forme de la langue », in Revue philosophique de la France et de l'étranger, , 2006.)