George Berkeley, né le à Kilkenny et mort le à Oxford, est un philosophe et évêque anglican irlandais, souvent classé dans la famille des empiristes après John Locke et avant David Hume. Son principal apport à la philosophie fut la défense de l'immatérialisme, résumé par la formule esse est percipi aut percipere (« être c'est être perçu ou percevoir »Principes de la connaissance humaine, I, 3.). Pour Berkeley, les choses qui n'ont pas la faculté de penser (les « idées ») sont perçues et c'est l'esprit (humain ou divin) qui les perçoit. La théorie de Berkeley montre que les individus peuvent seulement connaître les sensations et les idées des objets, non les abstractions comme la matière ou les entités générales. L'originalité et l'étrangeté de sa philosophie sont souvent soulignées. Jean-Louis Vieillard-Baron, qui revient sur l'influence de Berkeley sur le spiritualisme d'Henri Bergson, note que Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Secret de Bergson, Paris, Le Félin, p. 111..
Berkeley a composé de nombreuses œuvres, dont les plus connues sont les Principes de la connaissance humaine (1710) et les Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713) (Philonous, le « spiritualiste », représentant Berkeley dans son propre rôle et Hylas, nommé d'après l'ancien mot grec pour « matière », représentant l'objecteur). En 1734, il publia L’Analyste, une critique des fondations de la science, qui eut beaucoup d'influence sur le développement ultérieur des mathématiques.
La ville et l'université de Berkeley, en Californie, ont été nommées en son honneur, mais la prononciation de son nom a évolué pour convenir à l'anglais américain. Le Berkeley College dans l'université Yale porte aussi son nom.
Biographie Berkeley naît en Irlande, dans le comté de Kilkenny, et grandit à Dysart Castle, près de Thomastown. Il est le fils aîné de William Berkeley, qui appartient à la petite noblesse anglo-irlandaise, de confession anglicane, récemment installée en Irlande. Il commence ses études au collège de Kilkenny, qu'il quitte en 1700, pour les poursuivre au Trinity College de Dublin, où il obtient le degré de Master of Arts en 1707. Élu « fellow » de Trinity College, c'est-à-dire « chargé de cours », il y reste pour effectuer du tutorat et enseigner le grec, il est ordonné prêtre de l’Église d'Irlande (anglicane) en 1710.
Sa première publication, L'arithmétique démontrée sans le secours de l'algèbre et de la géométrie, probablement écrite pour soutenir sa candidature au poste de chargé de cours, concerne les mathématiques. Mais le premier ouvrage qui le fait remarquer est son Essay towards a New Theory of Vision (Essai sur une nouvelle théorie de la vision), publié en 1709. Bien qu'il donne lieu à l'époque à de nombreuses controverses, ses conclusions font désormais partie de la théorie classique de l'optique. Il publie ensuite Treatise concerning the Principles of Human Knowledge (Traité sur les principes de la connaissance humaine) en 1710, et Three Dialogues between Hylas and Philonous (Trois dialogues entre Hylas et Philonous), dans lesquels il développe son propre système philosophique, dont le principe directeur est que le monde, représenté par nos sens, requiert d'être perçu pour exister en tant que tel. Les Principes exposent cette théorie, tandis que les Dialogues la défendent.
Son objectif est principalement apologétique : il s'agit de combattre le matérialisme et le scepticisme qui prévalent alors. Sa théorie est jugée ridicule par le plus grand nombre, et même ceux qui, comme Samuel Clarke et William Whiston, lui reconnaissent un « extraordinaire génie », sont néanmoins convaincus que ses principes de base sont faux. Peu après, il se rend en Angleterre, et Addison, Pope, Steele et Arbuthnot l'accueillent dans leurs rangs avec un empressement cordial. Swift le présente à Lord Peterborough, qui l'amène avec lui en Europe en qualité de secrétaire et de chapelain. Aussi entre 1714 et 1720, il alterne travaux académiques et longs voyages, principalement en Italie qu'il visite presque entièrement, mais aussi en Espagne et en France, où il rédige De Motu (Traité du mouvement). En 1721, il entre dans les ordres, obtient son doctorat en théologie, et, une fois encore, choisit de rester à Trinity College, où il enseigne l'hébreu et la théologie.
En 1724, il obtient le doyenné de Derry. L'année suivante, il projette de fonder aux Bermudes un collège, destiné à former des ministres du culte anglican pour les colons, et des missionnaires pour les Indiens. Pour cela il abandonne son doyenné, qui lui procurait un revenu de ₤1100, et part pour l'Amérique avec un salaire de ₤100. Il débarque près de Newport, où il achète une plantation, le fameux « Whitehall ». Le British Museum conserve quelques reçus d'achat d'esclaves qu'il fit en 1730 et 1731. Berkeley, dans ses sermons, explique aux colons pourquoi la Chrétienté soutient l'esclavage, et donc pourquoi les esclaves doivent être baptisés. « Les maîtres ont intérêt à avoir des esclaves, qui obéissent en toutes choses à leurs maîtres selon la chair, non pas seulement sous leurs yeux, comme pour plaire aux hommes, mais avec simplicité de cœur, dans la crainte du SeigneurÉpître aux Colossiens 3, 22.. La liberté de l'Évangile est compatible avec la servitude terrestre, et les esclaves ne pourront que devenir de meilleurs esclaves en devenant chrétiens »Berkeley, prêche d'octobre 1729 à Newport..
Il vit à la plantation en attendant l'arrivée d'une subvention de ₤10 000, que le gouvernement britannique lui a promis pour son collège. Mais les fonds ne venant pas, il retourne à Londres en 1732. En 1734, il est nommé évêque de Cloyne. Peu de temps après, il publie Alciphron, or The Minute Philosopher (Alciphron ou le petit philosophe), ouvrage écrit pendant son séjour à Newport et dirigé à la fois contre Shaftesbury et Bernard Mandeville. En 1734-1737, il publie The Querist (Questions sur les intérêts de l'Irlande), et ses dernières publications seront la Siris, ainsi qu'un traité sur les vertus médicinales de l'eau de goudron, et enfin les Further Thoughts on Tar-water (Nouvelles Réflexons sur l'eau de goudron).
Pendant son séjour à Saville Street à Londres, il prend part aux efforts visant à créer un asile pour les enfants abandonnés. Le « Foundling Hospital » est fondé par Charte royale en 1739, et Berkeley fait partie de la liste des premiers membres de son conseil d'administration.
Il demeure à Cloyne jusqu'à sa retraite en 1752, année où il se retire à Oxford chez son fils. Il meurt subitement en , et il est enterré à la Christ Church Cathedral d'Oxford. Ses manières douces et affectueuses le firent beaucoup apprécier, et il était tenu en haute estime par beaucoup de ses contemporains.
Philosophie Les qualités et les substances
Berkeley cherche à dépasser l'empirisme de John Locke (dont il reprend les idées empiristes) puisqu'il nie la distinction proposée dans l’Essai sur l'entendement humain entre les qualités premières (étendue, nombre) et les qualités secondes (couleur), dans les Trois dialogues entre Hylas et Philonous. Cela veut dire que pour lui, les qualités secondes ne sont ni plus ni moins réelles que les premières, et réciproquement. Or, comme les qualités premières sont attribuées par Locke à la matière, et les secondes ne sont que des représentations subjectives, cela revient à faire de la matière une représentation subjective. C'est pourquoi la philosophie de Berkeley est parfois qualifiée d'idéalisme subjectif, bien qu'il choisisse le terme d'immatérialisme.
David Hume doute même de la réalité du sujet comme substance permanente et pensante : il n'y a pas pour lui de (ou , chose pensante)David Hume, Traité de la nature humaine, I, IV, 6.. En ce sens, il critique le substantialisme de Berkeley qui, bien qu'il n'admette que l'existence des esprits, considère que ces esprits sont des substances réelles.
La question de l'idéalisme
Nominalisme et réalisme Le rapport entre l'idéalisme berkeleyen et celui de Platon est complexe. Platon est « idéaliste » au sens où il n'admet de réalité que pour les Idées (qui sont invisibles et intelligibles), non pour les choses sensibles (lesquelles ne sont que des copies imparfaites des modèles que sont les Idées). L'idéalisme platonicien est ainsi un réalisme des Idées. Les deux philosophes semblent s'opposer au sens où pour Berkeley, il n'existe pas de concepts totalement abstraits et invisibles. Cependant, l' de Berkeley finit par aboutir à une sorte de réalisme proche de celui de Platon, selon le commentateur Jean-Louis Vieillard-BaronJean-Louis Vieillard-Baron, Le Secret de Bergson, p. 100 et 107. : Berkeley nie toute existence autre que celle des idées perçues, donc littéralement il n'existe que des idées. À la fin de sa vie, dans la Siris, Berkeley se rapproche du néoplatonisme de Plotin.
Pour Berkeley les idées abstraites n'existent pas, il n'y a que des idées particulières qui sont des perceptions. Berkeley récuse l'abstractionnisme de type aristotélicien ou lockéen : c'est-à-dire le fait que l'on puisse obtenir des idées générales en soi, en effaçant les particularités d'un objet singulier. Pour Berkeley, une idée générale n'est rien d'autre que la conjonction (« cet arbre-ci et celui-ci et celui-ci et celui-ci etc. ») des perceptions auxquelles elle renvoie, elle n'a pas d'existence propre et autonome, pas même comme objet de pensée. On ne pense pas un « arbre en soi » (c'est-à-dire l'arbre sans particularités qui le singularisent), mais la somme des arbres particuliers.
Pour Berkeley la raison n'a pas de réalité absolue, elle n'est qu'un instrument commode pour exprimer l'expérience sensiblePrincipes de la connaissance humaine, Introduction.. C'est pourquoi la théorie du langage de Berkeley est nominaliste et instrumentaliste : les concepts sont des mots servant à classer les perceptions, ils ne renvoient à aucun concept purement abstrait.
Immatérialisme
L'idéalisme de Berkeley pourra donc être nommé, conformément à sa pensée, « empirique » (seuls les objets de la perception ou les esprits qui les perçoivent sont réels, les mots n'étant que des signes qui renvoient directement à ces objets de la perception, non des « choses » abstraites : conception instrumentaliste ou nominaliste du langage, contre l'essentialisme de type platonicien qui fait des idées générales des choses réelles), « immatérialiste » (la matière n'existe pas, ce que je perçois ce n'est pas la matière mais les qualités sensibles des choses) ou encore « spiritualiste » (les esprits et leurs perceptions sont réels). Cette dernière acception a été appliquée à Berkeley par Henri Bergson, représentant du spiritualisme français, dans « L'intuition philosophique ».
Dans l'Avant-Propos de Matière et mémoire, Bergson loue l'effort de Berkeley pour critiquer le réalisme des objets. Bergson se situe dans la filiation de Berkeley, même s'il critique son subjectivisme. Le spécialiste de Bergson, Jean-Louis Vieillard-Baron, rappelle l'importance de Berkeley pour le spiritualisme bergsonienJean-Louis Vieillard-Baron, Le Secret de Bergson, p. 93-113..
La critique kantienne de Berkeley
Kant nommeEmmanuel Kant, Critique de la raison pure, Paris, GF Flammarion, 2001, « Réfutation de l'idéalisme », p. 282 et 470. son propre idéalisme « transcendantal » par opposition à l'idéalisme « problématique » de DescartesRené Descartes, Méditations métaphysiques. et à l'idéalisme « dogmatique » ou « absolu » de Berkeley (en ce que ce dernier nierait la réalité des choses extérieures, y compris l'espace). De même, Husserl nommeEdmund Husserl, Méditations cartésiennes. son idéalisme , dans un sens proche mais non identique de celui de Kant.